1966 Album

It’s a Man’s Man’s Man’s World

par James BROWN

4,0
Sortie 1966
Genres funk · rhythm-n-blues · soul

James Brown et le monde des hommes

1966. James Brown sort un album qui porte un titre en forme de manifeste cosmologique : It’s a Man’s Man’s Man’s World. Trois fois le mot « man », au cas ou vous n’auriez pas compris. Le Godfather of Soul n’est pas homme a faire dans la nuance quand il s’agit de planter son drapeau. Et pourtant, la chanson titre contient cette parenthese qui change tout, chuchotee plutot que criee : « But it wouldn’t be nothing, nothing, without a woman or a girl. » Toute la grandeur de Brown tient dans cet ecart entre le titre et la conclusion.

L’album sort en mai 1966 sur King Records, le label de Cincinnati qui est comme une forteresse du funk naissant. Brown y est depuis des annees, il connait chaque centimetre des studios, chaque caprice des micros. Il produit lui-meme, supervise les arrangements, corrige les musiciens en pleine seance. L’anecdote circule dans les loges : quand un musicien joue une note de travers, Brown lui colle une amende. Cash. Tout de suite. Son orchestre est le meilleur orchestre du monde, non pas parce qu’il le dit, mais parce que ca s’entend a chaque mesure.

James Brown, debut de carriere
James Brown au debut des annees 1960, avant la conquete du monde

La chanson qui change tout

La chanson « It’s a Man’s Man’s Man’s World » est ecrite avec Betty Jean Newsome, une femme. Ce detail n’est pas anodin. Brown compose avec Newsome une sorte de dialogue interieur, une tension entre la domination affichee et l’aveu de dependance. Les cordes de Sammy Lowe enveloppent la voix de Brown d’un voile orchestral qui rappelle les grandes balades soul de la meme epoque, mais avec quelque chose de plus brut, de plus visceral. Quand Brown attaque « This is a man’s world », sa voix monte d’un coup, elle tremble, elle convainc. C’est du preaching mis en musique, l’eglise baptiste de Barnwell, Caroline du Sud, distillee en vinyle.

Brown est ne en 1933 dans une pauvrete qui n’a rien de romantique. Il cire des chaussures a Augusta, Georgie, avant de danser dans les rues pour quelques pieces. A seize ans, il est condamne pour cambriolage, fait de la prison. Puis la musique le sauve, ou plus exactement il prend la musique par le collet et en fait son instrument de liberation. En 1956, « Please, Please, Please » lui ouvre les portes. En 1962, l’album Live at the Apollo redefinit ce qu’un concert peut etre. En 1965, « Papa’s Got a Brand New Bag » invente le funk une mesure avant l’heure. Et en 1966, il pose cet album qui porte la contradiction dans son titre meme.

Le reste de l’album, le vrai terrain de jeu

On aurait tort de reduire It’s a Man’s Man’s Man’s World a son seul titre. L’album contient une serie de morceaux qui montrent Brown dans tous ses etats : le danseur, le predicateur, le crooner impossible, le chef d’orchestre maniaque. « Come Over Here » est une supplique amoureuse portee par des cuivres qui sonnent comme une fanfare de gospel. « I Don’t Mind » ralentit le tempo pour laisser la voix respirer. « The Scratch » repart en territoire funky, les guitares en mode percussif, la basse ancree comme un pilier en ciment.

L’orchestre compte des musiciens qui sont eux-memes des legendes en devenir : Maceo Parker a la saxo, qui allait devenir l’un des souffleurs les plus imites du funk mondial. Clyde Stubblefield a la batterie, dont le break du morceau « Funky Drummer » (1969) allait devenir l’echantillon le plus sample de l’histoire de la musique populaire, bien que ce soit enregistre plus tard. Mais en 1966, la machine est deja en place, les rouages sont huiles, et Brown est au centre de tout comme un soleil autour duquel gravitent des planetes en sueur.

Une epoque qui bascule

En 1966, l’Amerique est en ébullition. Le mouvement des droits civiques bat son plein. Martin Luther King marche. Stokely Carmichael commence a parler de Black Power. Et James Brown, lui, chante. Mais chanter pour Brown, c’est agir. Sa musique est une revendication qui ne dit pas son nom, ou plutot qui dit tout par la danse, par le rythme, par la sueur. Il n’est pas politique au sens des discours et des tribunes, il est politique par sa simple existence sur scene, par le fait qu’il remplit les salles, que son nom en lettres capitales s’affiche sur tous les frontons des clubs noirs de toute l’Amerique.

L’annee 1966 le voit aussi tourner sans relache. Brown est une machine de guerre en tournee permanente. Il joue deux cents concerts par an, parfois plus. Il change de chemise trois fois par concert a cause de la sueur. La cape, les cris, les genoux qui touchent le sol puis le corps qui se releve : c’est un spectacle total, un rituel qui tient autant du chamanisme que du show business. La legende dit qu’il pouvait etre conduit hors de scene en larmes, recouvert de sa cape comme s’il s’etait depense jusqu’au bout de l’ame, puis qu’il revenait de lui-meme pour un rappel fulgurant. Ce n’etait pas du theatre. Enfin, si, c’etait du theatre, mais d’une sincerite absolue.

En regardant cet album aujourd’hui, on comprend pourquoi Prince l’a etudie, pourquoi Michael Jackson a appris a danser en regardant Brown sur les plateaux de television, pourquoi les producteurs de hip-hop des annees 1980 et 1990 ont passe des heures a decouper ses enregistrements en boucles et en samples. Brown n’a pas seulement fait de la musique. Il a pose les fondations d’un edifice que d’autres ont construit pendant des decennies apres lui. It’s a Man’s Man’s Man’s World est une pierre angulaire de cet edifice : imparfaite comme toutes les pierres angulaires, mais essentielle, irremplacable, et toujours en place.

La note des passionnés

4,0 /5

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