Otis Blue/Otis Redding Sings Soul
par Otis REDDING
Otis Redding et l’ame mise a nu
Il y a des albums qui donnent l’impression que leur auteur a mis toute sa vie dedans, compresse en quarante minutes de musique. Otis Blue / Otis Redding Sings Soul est de ceux-la. Sorti en septembre 1965 mais avec une vie qui se prolonge bien dans 1966 et au-dela, cet album enregistre en une journee dans les studios Stax de Memphis est l’une des performances les plus intenses de la musique populaire du vingtieme siecle. Une journee. Trente-six heures au total avec les overdubs. Et le resultat est quelque chose qui ressemble a une vie entiere.
Otis Redding a vingt-trois ans quand il enregistre cet album. Vingt-trois ans et il chante comme quelqu’un qui a tout vu, tout perdu, tout desire. Sa voix n’a pas l’age de son etat civil. Elle a l’age de quelque chose de beaucoup plus vieux, de beaucoup plus fatigue et de beaucoup plus vivant a la fois. Ce n’est pas une paradoxe, c’est la soul. La soul c’est exactement ca : la fatigue et la vie qui coexistent dans le meme souffle.
Memphis, Stax, et la famille qui fabrique les classiques
Les studios Stax au 926 McLemore Avenue a Memphis sont un lieu mythique. Atlantic Records y envoie ses artistes parce que le son qui sort de ce batiment reconverti d’un ancien theatre de cinema est quelque chose qu’on ne peut pas fabriquer ailleurs. La maison rythmique est Booker T. and the MGs : Steve Cropper a la guitare, Duck Dunn ou son predecesseur Lewis Steinberg a la basse, Al Jackson Jr a la batterie, Booker T. Jones aux claviers. Ces quatre musiciens sont l’un des secrets les mieux gardes de la musique americaine. Ils jouent ensemble avec une cohesion organique, ils s’ecoutent, ils laissent de l’espace, et cet espace est precisement la ou la voix d’Otis peut respirer.
Steve Cropper est aussi l’arrangeur et le complice d’Otis pour les compositions. Ils travaillent ensemble avec une rapidite qui laisse pantois : Otis arrive avec une idee, Cropper l’habille en accord, la section rythmique l’enregistre une ou deux fois, et c’est bon. La magie de Stax tient a cette culture de l’immediat, de la prise live, du son capte dans sa fraicheur. Pas de production laborieuse, pas de strates superposees a l’infini. Une chanson, des musiciens, un micro, de l’air.
Les reprises qui deviennent les originaux
Sur Otis Blue, il y a trois reprises de Sam Cooke. Sam Cooke vient de mourir le 11 decembre 1964, tue par balle dans un motel de Los Angeles dans des circonstances que personne n’a vraiment eclaircies. Otis lui rend hommage avec « A Change is Gonna Come », « Wonderful World » et « Shake ». Ces reprises ne sont pas des hommages pieteux. Elles sont des appropriations musclees, Otis prend les chansons de Cooke et les refait avec sa propre voix, son propre sang. « A Change is Gonna Come » est peut-etre le cas le plus interessant : la chanson de Cooke est deja un chef-d’oeuvre de tristesse et d’espoir, et Otis en fait quelque chose de different, plus rugueux, moins poli, avec des cuivres qui poussent fort derriere lui comme un mur de son.
Il reprend aussi « Respect » de sa propre plume sur cet album. Oui, Otis Redding a ecrit « Respect » avant qu’Aretha Franklin ne le transforme en hymne feminin en 1967. Dans sa version originale, la chanson est chantee par un homme qui demande du respect a sa femme en echange de l’argent qu’il rapporte a la maison. La relecture d’Aretha en retourne le sens completement. Le même mot, la meme note, mais deux significations inverses. C’est l’une des grandes transformations de l’histoire de la chanson populaire.
La voix, l’urgence, la tragedie qui s’annonce
Otis Redding chante avec une urgence qui n’est peut-etre pas feinte. Comme si quelque chose en lui savait que le temps etait compte. Il va mourir le 10 decembre 1967, a vingt-six ans, dans un accident d’avion au-dessus du lac Monona pres de Madison, Wisconsin. Il reste alors quatre jours enregistres avant le crash : « (Sittin’ On) The Dock of the Bay », qu’il n’entendra jamais en single, sort trois semaines apres sa mort et devient son seul numero un du classement pop. Il y a quelque chose d’insupportable dans cette histoire.
Mais en 1966, quand on ecoute Otis Blue, on n’entend pas encore la tragedie annoncee. On entend un homme a son meilleur, un homme qui fait quelque chose que personne d’autre ne fait de cette facon. Sa version de « I’ve Been Loving You Too Long (To Stop Now) » co-ecrite avec Jerry Butler est une ascension progressive, une chanson qui monte et monte encore, qui ne resoud jamais sa tension mais qui l’etire jusqu’a la limite du supportable. C’est physique, c’est sexuel, c’est spirituel. La soul au sens le plus fort du terme : l’ame qui chante parce qu’elle ne peut pas faire autrement.
Les musiciens blancs britanniques ecoutent cet album en boucle. Mick Jagger etudie la diction d’Otis comme une lecon de chant. Steve Winwood dit que Redding est la principale raison pour laquelle il fait de la musique. Rod Stewart le place au sommet de ses influences. C’est l’un des grands paradoxes de la musique populaire des annees 1960 : la soul noire americaine, nee dans la misere et la segregation, devient la passion secrete des fils de la classe ouvriere britannique, qui la ramplissent vers les Etats-Unis quelques annees plus tard sous des formes mutees. Et au centre de cette circulation etrange, il y a Otis Redding et cet album enregistre en une journee a Memphis, qui continue de parler a tout le monde soixante ans plus tard.
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