1965 Album

The Great Otis Redding Sings Soul Ballads

par Otis REDDING

4,0
Sortie 1965
Genres soul

Genèse et contexte : Memphis, 1965 — un jeune homme de 23 ans face à l’éternité

Il faut imaginer la scène. Nous sommes en 1964, et un gamin de Macon, Georgie, monte dans une voiture direction Memphis, Tennessee. Il n’est pas là pour chanter — officiellement, il est le chauffeur de Johnny Jenkins, guitariste dont Stax Records espère quelque chose. Mais à la fin de la session, il reste du temps de studio. Steve Cropper, guitariste du label, hausse les épaules. Pourquoi pas ? Le gamin s’approche du micro. Il a vingt-deux ans, une voix comme un tremblement de terre, et rien à perdre. Ce gamin, c’est Otis Redding. Et ce qui sortira de ces séances-là va changer la face du soul music pour toujours.

The Great Otis Redding Sings Soul Ballads, paru en mars 1965 sur Volt Records — le sous-label de Stax — n’est pas un disque comme les autres. C’est une déclaration d’intention. À une époque où le soul se partage entre la flamboyance clinquante de la Motown de Berry Gordy et les cris gospel des églises du Sud, Otis Redding choisit une troisième voie : la vulnérabilité absolue. La ballade comme confessionnal. La douleur d’amour comme art majeur.

Stax Records, fondé par le duo improbable de Jim Stewart et Estelle Axton — dont les noms fusionnés donnèrent St-Ax — était à l’époque une anomalie géographique et morale. Dans un Sud encore profondément ségrégationniste, ce studio de Memphis réunissait musiciens noirs et blancs autour d’un même objectif : faire la meilleure musique possible. Steve Cropper, blanc comme neige, jouait de la guitare aux côtés d’Al Jackson Jr. à la batterie, de Duck Dunn à la basse, de Booker T. Jones aux claviers. Ce quatuor — les légendaires Booker T. & the M.G.’s — formait le cœur battant de tout ce que Stax allait produire de grand. Et les Memphis Horns soufflaient par-dessus comme un vent de fièvre.

Le son Stax, c’est l’exact opposé de la Motown. Moins poli, moins calculé, moins pop. Plus brut, plus charnel, avec ces cuivres qui attaquent comme des lames et une section rythmique qui semble jouer dans une pièce trop petite — parce que c’est exactement ce qui se passait, les musiciens s’enregistrant dans une salle de cinéma reconvertie dont le parquet absorbait les basses d’une façon qui ne s’explique pas en termes d’acoustique, mais en termes de magie.

Otis Redding, photo de presse Stax Records, 1967
Otis Redding — photo de presse Stax Records, 1967 (Wikimedia Commons)

Morceaux phares : quatre chansons, quatre façons de brûler

That’s How Strong My Love Is

Si vous deviez n’emporter qu’une seule chanson de cet album sur une île déserte — et que Dieu vous oblige à choisir — ce serait celle-là. Écrite par Roosevelt Jamison, That’s How Strong My Love Is est une promesse cosmique. Otis ne dit pas simplement « je t’aime » : il dit qu’il sera ton étoile du soir, ton soleil, ton arc-en-ciel après la pluie. Des images aussi vieilles que les Psaumes, chantées avec une conviction qui les rend neuves.

La prestation d’Otis ici est stupéfiante de retenue. Il ne hurle pas. Il persuade. Chaque montée mélodique est une caresse avant d’être un coup. Et quelques mois plus tard, les Rolling Stones — qui avaient tout compris avant tout le monde en matière de soul américaine — allaient en faire une reprise sur Out of Our Heads. Mick Jagger admirait Redding comme un élève admire le maître qu’il n’atteindra jamais tout à fait.

Mr. Pitiful

Le surnom lui avait été donné par le DJ Al « Moohah » Williams de Memphis — Mr. Pitiful, monsieur le pitoyable, monsieur le malheureux — parce qu’Otis chantait toujours des chansons tristes. Redding, loin d’en être offensé, s’en empara avec ce qu’on ne peut appeler qu’un génie instinctif. Il fit de ce sobriquet une chanson, et de cette chanson, une signature. Le paradoxe magnifique : la chanson elle-même est enlevée, presque dansante, un groove uptempo qui vous fait taper du pied pendant qu’il vous raconte son cœur brisé. Soul music dans toute sa contradiction fondamentale — la joie comme emballage de la souffrance.

Chained and Bound

C’est ici qu’Otis montre ses tripes dans leur intégralité. Pas de grâce salvatrice, pas de métaphore cosmique. Juste un homme enchaîné à un amour qui le détruit, et qui l’accepte. La voix descend dans des registres presque parlés, puis remonte en flammes. Steve Cropper tisse une guitare qui pleure en sourdine. Les cordes — car oui, il y a des cordes sur certains titres, légères comme des voiles — donnent à l’ensemble une ampleur cinématographique.

Chained and Bound est la preuve qu’Otis Redding n’était pas un simple chanteur de charme. C’était un dramaturge vocal, capable de faire tenir une vie entière dans quatre minutes de soul.

Come to Me

Moins célèbre, mais révélatrice. Come to Me illustre parfaitement ce que l’album cherche à démontrer : qu’Otis Redding pouvait interpréter des ballades avec la même autorité que ses contemporains beaucoup plus âgés. Sam Cooke avait mis des années à acquérir cette maturité vocale. Solomon Burke la construisait sur des fondations gospel décennales. Otis, lui, l’avait à vingt-trois ans. Ce qui soulève une question vertigineuse : s’il était capable de ça à vingt-trois ans, où en serait-il arrivé à quarante ?

Coulisses, anecdotes et fun facts : dans les entrailles de Stax

La session d’enregistrement de cet album se fit dans l’urgence caractéristique de Stax à l’époque. Pas de plans sur cinq ans, pas de concepts longuement mûris. On entre en studio, on joue, on enregistre, on sort un disque. L’organisation ressemblait plus à un club de jazz qu’à une entreprise de divertissement. Jim Stewart, ancien violoniste country, avait les oreilles d’un musicien et le flair d’un entrepreneur accidentel.

« Je ne pense pas à la façon dont je chante. Je sens juste la musique et elle sort. »

— Otis Redding

Ce que cette déclaration cache autant qu’elle révèle, c’est le travail invisible. Car si Otis « sentait » la musique, c’est parce qu’il l’avait absorbée depuis l’enfance dans les églises de Macon, dans les clubs minables du Deep South, dans les disques de Little Richard qu’il dévorait ado. La spontanéité apparente était le résultat d’une imprégnation totale.

Fun fact qui mérite qu’on s’y arrête : quand Otis est arrivé à Memphis ce fameux jour, il n’était pas prévu au programme. La session appartenait à Johnny Jenkins. Et Jenkins, bon musicien mais sans le même feu sacré, n’a jamais percé de la même façon. L’histoire du rock and roll est pleine de ces hasards déterminants — mais rarement le hasard a-t-il eu de telles conséquences. Ce jour-là, un chauffeur est devenu une légende.

Autre détail savoureux : le parquet de l’ancien Capitol Theatre de McLemore Avenue à Memphis — reconverti en Stax — avait une résonance basse particulière que les ingénieurs du son n’arrivaient pas à reproduire ailleurs. Quand Stax déménagea, quelque chose dans le son changea. On ne déménage pas un fantôme.

« Stax, c’était une famille. Tout le monde mangeait ensemble, s’engueulait ensemble, enregistrait ensemble. La couleur de peau, on s’en foutait. La musique était la seule carte d’identité qui comptait. »

— Booker T. Jones

À une époque où Martin Luther King Jr. marchait pour les droits civiques et où les fontaines d’eau publiques étaient encore séparées en Alabama, Stax Records était une expérience sociale autant qu’une maison de disques. Ironie troublante : cette musique qui naissait de l’intégration allait devenir la bande-son des luttes pour l’égalité.

Publicite Volt Records pour Otis Redding, Billboard 1967
Publicité Volt Records, Billboard, janvier 1967 (Wikimedia Commons)

Héritage et influence : l’ombre immense d’un homme mort à 26 ans

Le 10 décembre 1967, un Beechcraft H18 s’écrase dans le lac Monona, près de Madison, Wisconsin. Otis Redding a vingt-six ans. The Great Otis Redding Sings Soul Ballads a deux ans à peine. Trois jours plus tard, sa version de (Sittin’ On) The Dock of the Bay — enregistrée quelques jours avant le crash — devient son premier numéro un posthume. Le monde prend alors conscience de ce qu’il vient de perdre : pas simplement un chanteur soul, mais peut-être le plus grand interprète de sa génération.

L’influence de cet album précis, de ces ballades, irrigue des décennies de musique populaire. On entend Otis Redding dans la façon dont Al Green étire une note jusqu’à la rupture. On l’entend dans le Marvin Gaye de Let’s Get It On. On l’entend — et cela peut surprendre — dans les moments les plus vulnérables de la discographie d’Amy Winehouse, qui n’a jamais caché sa dette envers la soul sudiste.

Les Rolling Stones ne s’y étaient pas trompés avec leur reprise de That’s How Strong My Love Is. Ni Rod Stewart, ni Janis Joplin, ni les innombrables artistes qui ont compris que chanter Otis Redding, c’est s’exposer — parce que la comparaison sera toujours cruelle. On ne reprend pas Otis Redding impunément. Il gagne à chaque fois.

Ce qui rend Soul Ballads particulièrement précieux dans sa discographie, c’est qu’il capte Otis avant la gloire totale. Avant Monterey Pop (1967), où il allait conquérir le public hippie blanc en six minutes de Try a Little Tenderness absolument transcendantes. Avant le statut de légende. Ici, c’est juste un jeune homme de vingt-trois ans dans un studio de Memphis, qui chante comme s’il avait déjà vécu mille ans de chagrins, accompagné par les meilleurs musiciens de sa génération, dans l’un des rares endroits du Sud américain où la couleur de peau ne définissait pas votre valeur.

On pourrait écrire que le destin a été cruel avec Otis Redding. Mais il faudrait aussi reconnaître que quarante-six minutes de disque — la durée approximative de Soul Ballads — peuvent contenir plus d’humanité que certains artistes n’en produisent en quarante ans de carrière. L’éternité ne se mesure pas en années vécues. Elle se mesure à la façon dont on fait trembler une pièce vide quand la musique s’arrête et que le silence prend tout l’espace.

Otis Redding avait vingt-trois ans. Il avait déjà tout compris.

La note des passionnés

4,0 /5

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