Otis Redding, « The Soul Album » : l’âme nue de Macon, Georgia
Il y a des voix qui ne mentent pas. Des voix qui arrivent directement de l’intérieur, sans passer par la case technique, sans s’arrêter aux frontières de la sophistication. La voix d’Otis Redding est de celles-là. Elle vient de quelque part de profond, de chaud, de douloureux et de joyeux à la fois. Elle vient de cette tradition gospel et rhythm and blues du Sud américain qui a tout produit, tout inventé, tout donné, et qu’on a si longtemps récompensée avec si peu en retour.
The Soul Album sort en 1966 sur Stax Records, le label de Memphis qui avait compris avant tout le monde que la musique noire américaine était en train de changer le monde. Stax Records, c’est un ancien cinéma reconverti en studio, avec des musiciens maisons qui deviendront légendaires sous le nom Booker T and the MGs, avec une philosophie radicale : enregistrer vite, enregistrer vrai, sans overdubs excessifs, sans fioritures inutiles. La sueur doit être perceptible dans le vinyle.
Otis Redding a vingt-quatre ans en 1966. Il a déjà enregistré plusieurs albums et un hit majeur, « I’ve Been Loving You Too Long », qui lui a valu une reconnaissance critique et commerciale sans pour autant le propulser dans la stratosphère. Cette stratosphère viendra, mais brièvement et tragiquement : Redding mourra dans un accident d’avion en décembre 1967, emportant avec lui ce qui aurait pu être une des plus grandes carrières de l’histoire de la musique soul. Mais en 1966, il est encore là, il chante, il enregistre, et chaque session est une conversation avec Dieu.
« Quand Otis entrait dans le studio », se souviendra Steve Cropper, guitariste des MGs, « la température de la pièce montait de dix degrés. Pas métaphoriquement. Physiquement. »
L’album commence avec « Just One More Day », et dès les premières secondes on comprend le programme. La section rythmique des MGs installe le groove avec cette précision décontractée qui est leur marque de fabrique. Al Jackson Jr. à la batterie, Donald « Duck » Dunn à la basse, Steve Cropper à la guitare. Ces trois-là peuvent jouer des heures sans perdre un gramme d’intensité. Et quand Otis arrive, quand cette voix entre dans la pièce, tout prend une nouvelle dimension.
Ce qui distingue Otis Redding de ses contemporains, c’est cette capacité à faire passer une émotion totale dans le moindre détail. Ces grognements en milieu de phrase. Ces petits melismes sur des syllabes apparemment banales. Cette façon de pousser la voix jusqu’à la limite de la rupture puis de la ramener exactement là où elle doit être. C’est du jazz vocal appliqué au rhythm and blues, de l’improvisation contrôlée, du génie qui ressemble à de la simplicité parce que les plus grands artistes ont toujours l’air de ne pas faire d’efforts.
Il y a sur The Soul Album deux covers emblématiques qui illustrent parfaitement la façon dont Otis Redding s’appropriait les chansons des autres. Sa version de « A Change Is Gonna Come » de Sam Cooke est une conversation entre deux géants de la soul américaine. Cooke avait écrit cette chanson en 1964, inspiré par « Blowin’ in the Wind » de Dylan, comme un hymne aux droits civiques, un espoir mis en musique au moment où l’Amérique noire était en train de se battre pour son humanité. Redding la reprend avec un respect immense et une personalisation totale : il ne cherche pas à copier Cooke, il cherche à comprendre ce que Cooke avait voulu dire et à le redire avec ses propres mots, sa propre voix, sa propre douleur.
Memphis, 1966. Le studio Stax est un lieu magique et unique. C’est un endroit où les musiciens noirs et blancs travaillent ensemble dans un Tennessee encore ségrégué, où la musique crée une fraternité qui défie les lois en vigueur à l’extérieur des murs du studio. Jim Stewart et Estelle Axton, le frère et la soeur blancs qui ont fondé le label, ont compris quelque chose d’essentiel : la grande musique n’a pas de couleur. Elle a une âme. Et Otis Redding a l’âme la plus puissante qu’ils aient jamais entendue.
Le son Stax est immédiatement reconnaissable. C’est un son chaud, sec, avec de la présence sur les médiums, une basse ronde qui ne déborde pas dans le grave flou, une batterie qui claque sans agresser. C’est le son d’une pièce, pas d’un espace artificiel. On entend les musiciens respirer. On sent la chaleur de Memphis en été dans les sillons du disque. Et sur ce son-là, Otis Redding pose une performance vocale après l’autre, chacune différente, chacune totale.

« Good to Me », l’une des compositions originales de l’album, est une déclaration d’amour d’une directness absolue. Pas de métaphore, pas de circonvolution poétique. Je t’aime et tu es bonne avec moi. C’est ça. C’est tout. Mais dans la bouche d’Otis, cette simplicité devient une complexité émotionnelle que mille couplets plus élaborés ne sauraient atteindre. Il y a quelque chose de profondément africain dans cette façon de chanter : l’émotion portée par la voix plutôt que par les mots, le corps de la chanson dans le ton et le rythme plutôt que dans la signification littérale des paroles.
Otis Redding est mort avant d’avoir pu mesurer son influence sur ce qui allait suivre. Avant Aretha Franklin au sommet de sa gloire. Avant Marvin Gaye qui réinventerait la soul en 1971 avec What’s Going On. Avant Al Green, avant d’innombrables héritiers qui ont pris quelque chose de lui pour construire leur propre édifice. The Soul Album est un maillon essentiel de cette chaîne. Ce n’est pas son disque le plus célèbre mais c’est peut-être son disque le plus pur, le moins apprêté, le plus honnête dans sa façon de dire simplement : voilà un homme qui chante, voilà ce que ça fait, voilà pourquoi la musique existe.
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