Isaac Hayes avait changé la musique soul avec Hot Buttered Soul en 1969. Ce double album expérimental – quatre chansons seulement, dont une version de « By the Time I Get to Phoenix » de Jimmy Webb qui durait dix-huit minutes et qui était plus parole que chanson – avait redéfini les limites de ce que le soul pouvait être : plus long, plus lent, plus complexe, plus baroque dans ses arrangements, plus intime dans sa relation avec l’auditeur. Hot Buttered Soul avait fait d’Isaac Hayes une star a part entière, au-dela de sa réputation de compositeur et de producteur pour Stax Records.
…To Be Continued, son quatrième album, sorti en 1970, est moins célèbre que Hot Buttered Soul et moins célèbre que le Shaft soundtrack qui allait suivre en 1971. Il occupe un entre-deux dans la discographie de Hayes – entre l’expérimentation radicale du précédent et le triomphe commercial du suivant – et c’est cette position intermédiaire qui lui donne son intérêt particulier.
L’album maintient certaines caractéristiques de Hot Buttered Soul : les versions longues, les introductions parlées ou Isaac présente les chansons avec sa voix grave et veloutée, les arrangements orchestraux luxuriants avec des cordes et des cuivres qui créent une texture de symphonie soul. Mais il intègre aussi de nouvelles directions – des explorations funk, des rythmes plus dansants, des chansons qui ne durent pas dix-huit minutes mais qui se contentent d’etre simplement parfaites dans un format plus conventionnel.
Isaac Hayes était en 1970 une figure visuelle aussi forte qu’une figure musicale. Il se rasait la tête a une époque ou personne ne le faisait dans le milieu du rock et de la soul. Il portait des chaines en or, des robes de pharaon, un aura de Black Moses qui donnait a ses apparitions scéniques une dimension presque religieuse. Cette image n’était pas séparable de la musique : elle en faisait partie, elle disait quelque chose sur la fierté noire américaine, sur la force, sur la dignité, sur le droit d’occuper de l’espace.
La relation entre Hayes et les studios Stax de Memphis est l’une des grandes histoires de la musique soul américaine. Stax avait été le label de Otis Redding, de Sam and Dave, de Booker T. and the MG’s – des artistes qui avaient défini un son particulier, le soul de Memphis avec ses guitares grasses et ses cuivres punchy. Hayes avait commencé comme musicien de session dans ce système avant de s’en échapper vers une autonomie artistique qui lui a permis de devenir un des créateurs les plus originaux de l’époque.
…To Be Continued a atteint les charts soul américains et a consolidé la réputation de Hayes comme artiste de premier plan. Il préfigurait ce qui allait arriver avec Shaft : la capacité de Hayes a créer des productions qui fonctionnaient aussi bien dans un contexte de dance club que dans un contexte d’écoute attentive, des musiques qui avaient a la fois du corps et de l’âme.
Isaac Hayes est mort en 2008, laissant derrière lui une oeuvre qui a profondément influencé le hip-hop (ses samples sont omniprésents dans le genre), la soul contemporaine, et la bande originale de film. …To Be Continued, dans ce contexte d’oeuvre totale, est un chapitre essentiel : moins spectaculaire que Hot Buttered Soul, moins fameux que Shaft, mais fondamental pour comprendre la trajectoire d’un artiste qui a redéfini ce que la soul pouvait être.
La voix d’Isaac Hayes est un instrument extraordinaire. Profonde, chaude, avec un vibrato naturel et une capacité a rester juste sur des longues phrases en legato, c’est une voix de talking singer avant tout – un raconteur, quelqu’un qui peut tenir une salle en haleine avec juste la façon dont il dit les mots, pas nécessairement avec les notes qu’il chante. Cette qualité de conteur oral, héritée de la tradition du blues et du gospel, distingue Hayes de ses contemporains qui étaient peut-etre techniquement plus dotés vocalement.
La production soul de Memphis dont Hayes était issu avait un caractère spécifique : plus brut que la Motown, plus ancré dans le blues, avec des cuivres qui sonnaient comme une declaration plutot que comme un ornement. Hayes avait intériorisé cette esthétique tout en la développant vers quelque chose de plus orchestral et de plus ambitieux. Sur …To Be Continued, on entend ces deux dimensions coexister : les fondations Memphis soul et les superstructures orchestrales que Hayes ajoutait avec sa générosité caractéristique.
La trajectory suivante d’Isaac Hayes est connue de tous : le Shaft soundtrack en 1971, les Oscars, la célébrité internationale. …To Be Continued est le disque qui precede cette gloire mondiale, un album qui ne cherche pas encore a prouver quelque chose au monde mais qui fait exactement ce qu’un musicien au sommet de son art fait : de la musique aussi parfaite qu’il peut la faire, pour les gens qui sont prêts à l’entendre. C’est assez pour qu’il reste précieux.
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