1972 •Album

Let’s Stay Together

par Al GREEN

★★★★☆4,0
Sortie 1972
Artiste Al GREEN
Genres pop soul · smooth soul · soul

Al Green, janvier 1972. La chanson titre de cet album sort en single quelques semaines plus tôt et monte directement au numéro un du Billboard Hot 100. Ce sera le seul numéro un de la carrière d’Al Green dans les charts pop. Et c’est peut-être la chanson soul la plus parfaite des années soixante-dix, ce qui en fait déjà l’une des plus parfaites tout court.

« Let’s Stay Together » commence par une ligne de basse qui s’installe avant même qu’on ait le temps de se préparer. Puis la batterie de Al Jackson Jr. qui frappe avec une précision absolue, ce laconisme rythmique qui est la marque des grands batteurs de soul. Et alors la voix d’Al Green, qui monte du bas du registre vocal masculin vers les sommets de la falsetto avec une aisance qui donne l’impression que gravité et effort n’existent pas. C’est une chanson sur la promesse de rester, sur la force que donne l’amour partagé, et elle porte cette promesse avec une conviction totale.

Willie Mitchell est le producteur et l’architecte sonore de tout ce que Al Green enregistre chez Hi Records à Memphis. Mitchell a compris quelque chose que beaucoup de producteurs soul de l’époque n’ont pas compris : les arrangements les plus puissants sont souvent les plus discrets. Pas de surcharge de cordes. Pas de chœurs qui envahissent l’espace. Une section rythmique précise comme une horloge suisse, des cuivres utilisés avec économie, et au centre de tout ça, la voix de Green autorisée à remplir l’espace sans concurrence.

Al Green est né en Arkansas, a grandi en Ohio, et a trouvé son son à Memphis. Son père l’avait chassé du groupe familial de gospel quand il avait découvert qu’il écoutait Jackie Wilson. Ce conflit entre le sacré et le profane va définir toute la carrière de Green : un chanteur de gospel qui fait de la soul, un homme profondément religieux qui chante le désir charnel avec une intensité qui transcende la catégorie.

L’album qui porte le titre de la chanson phare contient d’autres trésors. « Look What You Done for Me » est une autre declaration amoureuse directe et bouleversante, avec cette qualité rare d’une chanson qui semble exactement ce qu’elle est sans effort apparent. « Old Time Lovin' » plonge dans les racines gospel de Green, cette facon qu’il a de transformer une chanson d’amour en quelque chose qui ressemble à une prière. « La-La for You » a un groove plus funky, plus direct, qui montre que Green n’est pas seulement l’homme des ballades éthérées mais peut aussi faire danser quand il le décide.

Teenie Hodges joue la guitare, son frère Mabon joue le piano, Charles Hodges est à l’orgue. Ces frères forment avec Al Jackson Jr. et le reste du Royal Rhythm Band le coeur du son Hi Records, un groupe de musiciens qui se connaissent depuis des années et jouent ensemble avec l’évidence des gens qui n’ont pas besoin de se parler pour se comprendre.

Il y a quelque chose dans la voix d’Al Green qui défie l’analyse. On peut décrire sa technique : la façon dont il utilise sa falsetto, la précision de ses ornements vocaux, sa capacité à changer de registre en milieu de phrase sans qu’on entende la couture. Mais la description technique ne capture pas l’essentiel, qui est cette qualité de présence, cette sensation qu’il est là, totalement là, dans chaque note qu’il chante.

En 1976, Al Green va avoir une experience spirituelle profonde qui va le transformer. Il sera ordonné pasteur de la Full Gospel Tabernacle à Memphis et consacrera les décennies suivantes à la musique gospel plutot qu’à la soul commerciale. Cette décision divise ses fans mais est parfaitement cohérente avec l’homme qu’il a toujours été. « Let’s Stay Together » vient d’un homme qui allait être pasteur. Et quand on réécoute l’album avec cette connaissance, on entend la foi dans chaque note, même quand elle parle d’amour humain.

Les Rolling Stones adoraient Al Green. Keith Richards a cité « Let’s Stay Together » comme l’une de ses chansons soul préférées. Mick Jagger a dit qu’il avait appris à chanter en écoutant Green. Cette filiation entre le rock et la soul n’est pas une rhétorique : elle s’entend dans des dizaines de morceaux des Stones des années soixante-dix. Et elle commence avec des disques comme celui-ci.

L’album « Let’s Stay Together » représente le début de ce qu’on appellera la « classic period » d’Al Green, une séquence de cinq ou six albums entre 1971 et 1974 où chaque disque est un chef-d’oeuvre. Rarement dans l’histoire de la musique populaire un artiste a maintenu un niveau aussi constant sur une aussi longue période. Et ça commence ici, avec ce titre, cette voix, et Willie Mitchell qui dit de sa cabine de mixage : encore une fois, Al.

Sur X : @AlGreenMusic

La note des passionnés

4,0 /5

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