Killing Me Softly
par Roberta FLACK
La chanson qui vient de loin
1973. Roberta Flack publie l’album Killing Me Softly et la chanson titre monte au numéro un américain pendant cinq semaines consécutives. C’est l’une des trajectoires les plus inhabituelles de l’histoire de la musique populaire américaine : Norman Gimbel et Charles Fox avaient écrit la chanson en 1971 après que Lori Lieberman, jeune chanteuse, leur avait décrit ce qu’elle avait ressenti en entendant Don McLean chanter en concert. L’experience d’entendre quelqu’un chanter votre vie devant vous, de vous sentir exposé et compris simultanément, est le coeur émotionnel de la chanson. Flack entend la version de Lieberman en avion, tombe sous le charme, et décide de l’enregistrer.
Roberta Flack est une musicienne d’une formation exceptionnelle. Née à Black Mountain, Caroline du Nord, en 1937, elle a obtenu une bourse pour entrer à l’université Howard de Washington à quinze ans, où elle a étudié le piano classique et la musique chorale. Elle a enseigné la musique dans des écoles publiques de Washington pendant des années avant d’être découverte par Atlantic Records en 1969. Ce parcours donne à sa musique une qualité particulière : elle vient de la tradition, du travail, de l’étude, et ça s’entend dans sa façon de construire une phrase musicale.
La production de Joel Dorn laisse la voix de Flack au centre de tout. Les arrangements sont délicats et précis : des cordes qui encadrent sans étouffer, des cuivres en sourdine, une batterie discrète. Flack chante avec une pureté et une précision qui font penser à un instrument à vent plutôt qu’à une voix humaine, et c’est dans cette qualité quasi-instrumentale que réside une partie de son pouvoir. On n’entend pas l’effort. On entend le résultat.
Le premier Grammy et la reconnaissance tardive
Roberta Flack avait déjà eu un numéro un en 1972 avec The First Time Ever I Saw Your Face, une chanson enregistrée en 1969 et restée dans un album sans attirer d’attention particulière jusqu’à ce que Clint Eastwood la choisisse pour son film Play Misty for Me. Ce succès inattendu avait établi Flack comme une valeur commerciale réelle, pas seulement critique.
Avec Killing Me Softly with His Song, elle gagne le Grammy de la chanson de l’année et du disque de l’année en 1974. Ce double Grammy pour la même chanson est une reconnaissance qui témoigne d’un consensus rare entre les professionnels de l’industrie. La chanson est à la fois populaire et sophistiquée, accessible et profonde, commerciale et artistique. Ces combinaisons sont rares.
L’album qui porte le titre de la chanson contient d’autres pièces de valeur, notamment une reprise de Jesse de Janis Ian, chanteuse-compositrice dont l’oeuvre avait une densité émotionnelle proche de celle de Flack. L’album dans son ensemble illustre le territoire particulier qu’occupait Flack dans la musique américaine du début des années 1970 : entre la soul, le jazz et la chanson populaire sophistiquée, dans un espace où peu d’artistes se sentaient à l’aise.
La voix qui prend son temps
Une des caractéristiques les plus frappantes de la façon dont Flack chante est sa gestion du temps. Elle prend le temps qu’il faut, étire les consonnes, laisse les voyelles vivre, laisse des silences là où d’autres chanteuses auraient rempli l’espace. Cette décontraction rythmique est une décision artistique, pas un manque de technique. C’est une façon de dire que les mots valent la peine d’être entendus, que les émotions valent la peine d’être ressenties, qu’il n’y a pas d’urgence à passer à la note suivante.
La Fugees reprendront Killing Me Softly en 1996 avec Lauryn Hill au chant, dans une version hip-hop qui deviendra elle-même un classique. Ce chemin de Flack aux Fugees en passant par vingt ans de reprises et de samplings dit quelque chose sur la qualité de la chanson originale : elle supporte tous les traitements parce qu’elle est construite sur quelque chose d’essentiel que les arrangements peuvent changer sans atteindre.
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