Sortie 1972

Bobby Womack, 1972. L’homme est debout depuis longtemps avant l’aube de la soul music commerciale. Il a grandi à Cleveland, Ohio, dans une famille de musiciens. Il a chanté avec ses frères dans les Valentinos avant même d’être adulte. Il a écrit « It’s All Over Now » que les Rolling Stones ont repris et transformé en leur premier numéro un américain. Il a été produit par Sam Cooke, le plus grand de tous. Et il a épousé la veuve de Sam Cooke peu après la mort de celui-ci, une décision qui lui a valu des années de rejet de la communauté noire américaine.

Bobby Womack porte tout ça avec lui quand il entre en studio pour enregistrer « Understanding ». Il porte les accusations, les ostracismes, les silences qui durent trop longtemps, et aussi les triomphes, les sessions d’enregistrement brillantes, les amitiés avec les plus grands. Il porte la douleur d’un homme qui a dix fois raison et dix fois tort dans une même situation, et qui a appris que la vie ne se laisse pas résumer proprement.

« Harry Hippie » est l’une des grandes chansons de l’année 1972, toutes musiques confondues. Elle parle d’un homme qui vivait en marge, qui refusait le système, qui était heureux à sa manière, et qui est mort. Womack ne juge pas Harry Hippie. Il ne le plaint pas non plus. Il le raconte, avec cette précision des gens qui ont vraiment regardé quelque chose au lieu de le filtrer à travers une ideology. La production de Womack lui-même et de Jesse Boyce est minimaliste et efficace : une guitare, une basse, des cordes légères, et cette voix qui semble avoir absorbé trente ans de blues du Mississippi avant même d’exister.

La douceur trompeuse de « Harry Hippie » ne doit pas masquer l’intensité de ce que Womack dit. C’est une chanson sur la mort et l’indifférence sociale, sur tous ceux qui tombent entre les mailles du filet et qu’on ne retrouve que trop tard. Womack venait d’un milieu où ces histoires-là n’étaient pas des métaphores. Harry Hippie existait. Des dizaines de Harry Hippie existaient. Et Womack leur rendait hommage avec la seule arme qu’il avait : ses chansons.

La guitare de Bobby Womack est un instrument à part dans l’histoire de la musique noire américaine. Il joue avec ses doigts, pas avec un médiator, et cela lui donne un toucher particulier, presque organique, qui rappelle les guitaristes de blues ruraux que Sam Cooke lui avait fait connaître. Mais Womack est aussi un fils du rock’n’roll, il a écouté Chuck Berry et Bo Diddley, et cette dualité crée quelque chose d’unique : une guitare soul qui a un sens du riff que beaucoup de guitaristes rock lui envieraient.

« I Can Understand It » donne son titre à l’une des faces du disque, et c’est une meditation sur la faiblesse humaine et le pardon qui s’applique à lui-même autant qu’à n’importe qui d’autre. Bobby Womack comprenait ses propres faiblesses. Il les chantait. Cette honnêteté n’est pas une pose : c’est une constitutive de qui il est.

« Woman’s Gotta Have It » sera reprise par des dizaines d’artistes dans les décennies suivantes. La mélodie est simple, le texte est direct, et Womack la chante avec cette urgence tranquille qui est sa marque de fabrique. Il n’a pas besoin de hurler pour se faire entendre. Il n’a pas besoin de faire des pirouettes vocales pour prouver son talent. Il ouvre la bouche et quelque chose de vrai sort, voilà tout.

L’album est produit avec un sens du groove qui doit beaucoup aux musiciens qui l’entourent. Ces sessionmen anonymes, que les credits mentionnent à peine, jouent avec une précision et une sensibilité qui font la différence entre un album correct et un album essentiel. La section rythmique est impeccable, les arrangements de cordes sobres et efficaces, et Womack lui-même joue une guitare qui dialogue constamment avec tout le reste.

En 1972, Bobby Womack n’est pas encore la figure légendaire qu’il deviendra. Il est en train de reconstruire quelque chose, patiemment, album après album, tournée après tournée. « Understanding » participe à cette reconstruction. Ce n’est pas un album parfait, certaines compositions sont plus faibles que d’autres, mais dans ses meilleurs moments, il atteint une vérité humaine que peu de disques de n’importe quelle époque ont su capturer.

Womack influencera toute une génération de musiciens noirs américains, de Sly Stone à Prince, de Luther Vandross à Raphael Saadiq. Sa facon de mêler gospel, blues, soul et rock dans un langage personnel et immédiatement reconnaissable a tracé un chemin que beaucoup ont suivi. Mais le chemin original, les premiers pas hésitants et brillants à la fois, c’est dans des albums comme « Understanding » qu’on les trouve.

Bobby Womack est mort en 2014, à soixante-dix ans, après une longue lutte contre la maladie d’Alzheimer qui avait commencé à effacer sa mémoire quelques années plus tot. Il laisse une discographie immense, une influence profonde, et des chansons qui continuent de parler à quiconque a jamais connu la complication d’être humain.

La note des passionnés

4,0 /5

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Understanding