I’m Still in Love With You
par Al GREEN
Al Green, la même année. Septembre 1972. Huit mois après « Let’s Stay Together ». Et Willie Mitchell remet ça. Un autre album. Un autre chef-d’oeuvre. Une autre session de questions impossibles à résoudre : comment cet homme peut-il continuer à produire de la musique d’une telle qualité à un rythme aussi soutenu ? La réponse est dans la musique elle-même : Al Green chante comme il respire, et Willie Mitchell enregistre comme il respire lui aussi. Ensemble, ils sont un organisme musical qui ne s’arrête pas.
« I’m Still in Love with You » ouvre l’album sur une progression d’accords qui semble venir de quelque part avant la musique populaire, de quelque chose de plus archaïque et de plus fondamental. La mélodie s’installe immédiatement. La voix de Green monte sur la première note et n’a plus besoin d’expliquer quoi que ce soit : elle dit tout d’un coup. C’est une déclaration d’amour absolu et permanent, sans condition ni réserve. La chanson atteindra le numéro quatre du Billboard Hot 100.
« Love and Happiness » est l’autre grand moment de l’album, une chanson qui oscille entre la prière et le groove, entre le gospel et la danse. Elle commence par une introduction à l’orgue qui pourrait sortir d’une église du Mississippi et s’ouvre soudainement sur un beat de batterie sec et une basse profonde qui vous attrape par les épaules. Al Green chante avec une urgence qui contraste avec la douceur de la chanson titre : ici, il cherche quelque chose, il le veut, et la musique suit cet élan avec une énergie qui secoue.
Les arrangements de Mitchell sur « I’m Still in Love with You » sont encore plus économiques que sur l’album précédent, si c’est possible. Les Hodges Brothers sont là, impeccables et discrets. Al Jackson Jr. frappe sa batterie avec une laconicité que seuls les plus grands batteurs maîtrisent. Et quelque part dans les cuivres, il y a ce geste minimal, cette note de trompette ou de saxophone qui arrive exactement là où elle doit être et nulle part ailleurs.
Le contexte musical de 1972 est important pour comprendre ce que Al Green fait. La soul de la Motown devient de plus en plus orchestrale et luxueuse, avec Norman Whitfield qui produit des épopées de plusieurs minutes pour les Temptations et les Undisputed Truth. Isaac Hayes vient de triompher avec « Shaft ». Curtis Mayfield va bientot sortir « Superfly ». La soul devient grande, sonore, politique, cinématographique.
Al Green fait exactement l’inverse. Sa soul est intime, personnelle, épurée. Pas de cordes qui enflent, pas de cuivres qui déclarent la guerre, pas de déclaration politique. Juste un homme qui chante des chansons d’amour dans un studio de Memphis avec quelques-uns des meilleurs musiciens de sa génération. Et ce minimalisme, loin d’être une limitation, est son génie propre.
« Oh Pretty Woman » n’est pas la chanson de Roy Orbison mais une composition originale qui montre la face plus blues de Green, ce fond de Mississippi qu’on entend sous la sophistication soul. Green savait d’où il venait. Il savait que sans Muddy Waters et Howlin’ Wolf, sans Bobby Blue Bland et Little Junior Parker, la soul de Memphis n’aurait pas la profondeur qu’elle a. Cette mémoire vivante s’entend dans chaque inflexion.
La pochette de l’album présente Al Green dans une pose simple, directe, sans artifice. Pas de costume extravagant, pas de mise en scène spectaculaire. Un homme, une lumière, une voix. C’est l’image exacte de ce que contient le disque.
Il est remarquable que Green ait sorti deux albums de cette qualité en moins d’une année. Dans l’industrie musicale des années soixante-dix, c’était possible parce que les labels pressaient leurs artistes de produire. Mais la pression quantitative aurait pu nuire à la qualité. Dans le cas de Green et Mitchell, elle a produit l’inverse : une effervescence créative où les idées se succédaient naturellement, où les sessions d’enregistrement coulaient avec une facilité qui ne cachait pas un travail préparatoire considérable.
« I’m Still in Love with You » est aujourd’hui considéré comme l’égal de « Let’s Stay Together », ce qui en dit long. Deux chefs-d’oeuvre consécutifs de la même année, par le même artiste et le même producteur. L’histoire de la musique soul ne connait que quelques exemples d’une telle abondance : Marvin Gaye avec « What’s Going On » et « Let’s Get It On » entre 1971 et 1973, Curtis Mayfield en 1972-1973. Al Green fait partie de ce club restreint des artistes qui ont su transformer une période particulière de leur vie en musique impérissable.
Willie Mitchell et ses musiciens avaient développé quelque chose d’unique : une façon d’enregistrer qui préservait l’énergie live tout en contrôlant parfaitement les niveaux et l’espace. Le studio Hi de Memphis n’était pas le Motown Studio A de Detroit, avec ses méthodes de production quasi industrielles. Chez Hi, les sessions avaient une forme de spontanéité qui permettait à Green d’improviser ses ornements vocaux dans l’instant. Cette liberté de l’interprète dans le cadre rigoureux de la production Mitchell est la tension créatrice qui produit ces albums parfaits.
Al Green en 1972 est au sommet de quelque chose qu’on ne peut reconnaître que rétrospectivemeent comme son apogée. Sur le moment, c’est juste la continuité naturelle d’un artiste en pleine possession de ses moyens. « I’m Still in Love with You » vient après « Let’s Stay Together » qui venait après « Al Green Gets Next to You » de 1971. La logique narrative de la discographie suggest une progression vers quelque chose de plus haut, mais on ne peut pas aller plus haut que ces albums-là. On peut seulement, comme Green l’a fait, aller ailleurs.
Plus de Al GREEN
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration





