Hot Tuna, 1972. Deux hommes sortis de Jefferson Airplane, le groupe psychédélique de San Francisco qui avait défini une époque, et qui ont décidé de faire quelque chose d’entièrement différent. Jorma Kaukonen à la guitare et au chant. Jack Casady à la basse. Deux musiciens dont la connexion musicale remonte à l’adolescence, qui se connaissent si bien que leur dialogue instrumental ressemble parfois à une conversation que personne d’autre ne pourrait entendre.
« Burgers » est leur troisième album et le premier entièrement électrique. Les deux premiers albums de Hot Tuna étaient acoustiques, des sessions de blues folk qui montraient les racines musicales des deux hommes dans les traditions de Reverend Gary Davis, de Elizabeth Cotten, de Mississippi John Hurt. Ces albums étaient magnifiques dans leur sobriété. Mais il y avait quelque chose que l’acoustique ne pouvait pas contenir, et « Burgers » est la libération de cette energie comprimée.
Kaukonen joue avec un overdrive prononcé et une précision qui rappelle les grandes heures de Jefferson Airplane, mais ici il est libéré des contraintes d’un grand groupe et peut aller exactement où il veut. Ses solos sur « Burgers » ont la liberté des gens qui n’ont pas à s’inquiéter de tenir un rendez-vous : ils partent, ils explorent, et ils reviennent quand la musique les y autorise.
« 99 Year Blues » est le morceau le plus célèbre de l’album, une reprise du blues de Julius Daniels enregistré dans les années vingt. Hot Tuna la réinterprète avec cette énergie électrique particulière qui transforme un vieux blues rural en quelque chose d’immédiatement contemporain. Casady joue une basse qui gronde comme un moteur diesel sous la mélodie, fondatrice et propulsive.
Jack Casady est l’un des grands bassistes du rock américain, et « Burgers » montre pourquoi. Sa façon d’approcher l’instrument combine la fondation harmonique du jazz (il a étudié avec des musiciens de jazz avant de rejoindre Jefferson Airplane) et l’énergie électrique du rock. Sa basse ne suit pas la guitare, elle dialogue avec elle. Kaukonen va dans une direction, Casady va dans une autre, et quelque part dans cet espace entre les deux instruments, la musique existe.
L’album inclut une reprise de « Keep On Truckin' » par Papa Charlie Jackson, bien avant que la fameuse bande dessinée de Robert Crumb popularise l’expression à sa manière. Hot Tuna s’inscrit consciemment dans une tradition de blues américain qu’ils considèrent comme patrimoine vivant plutot que comme archive musicale. Pour Kaukonen et Casady, jouer ces morceaux c’est continuer une conversation commencée des décennies avant leur naissance.
La production par Bob Bhatt est directe et efficace, captant le son live du groupe sans trop de fioritures. Le groupe tourne beaucoup à cette époque, jouant dans des salles de taille moyenne à travers les États-Unis, et « Burgers » sonne comme un groupe de scène, un groupe qui existe dans le moment de la performance plutot que dans les textures soigneusement construites des disques de studio.
Jefferson Airplane est au bord de l’implosion en 1972, les tensions internes et les directions musicales divergentes ayant épuisé la formation d’origine. Kaukonen et Casady sont peut-être les plus heureux de se retrouver dans Hot Tuna, libres de faire exactement ce qu’ils veulent sans les compromis collectifs d’un grand groupe. Cette liberté s’entend dans chaque note de « Burgers ».
Le titre de l’album est une blague interne du groupe. Les hamburgers sont, selon Kaukonen, l’aliment de référence des tournées américaines : toujours disponibles, jamais complètement satisfaisants, mais nécessaires. Quelque chose dans cette image d’une nourriture de base, humble et directe, correspond à la musique que Hot Tuna fait sur ce disque : pas de sophistication inutile, pas de pretention, juste le nécessaire, bien fait.
Hot Tuna a traversé les décennies sans perdre son identité : un duo (parfois élargi) de deux amis qui jouent du blues parce qu’ils l’aiment et pour aucune autre raison. Cette permanence est rare dans la musique populaire où les groupes se défont et se refont selon les modes et les contrats. Kaukonen et Casady jouent toujours ensemble au vingt-et-unième siècle, et chaque concert est la continuation de la conversation musicale qu’ils avaient commencée bien avant « Burgers ».
La carrière de Hot Tuna s’étend bien au-delà de « Burgers ». Dans les années suivantes, le duo alternera entre sets acoustiques et électriques selon les occasions, explorant les deux dimensions avec la même aisance. Kaukonen publie également des albums acoustiques solo qui approfondissent sa relation avec le fingerpicking blues, cette technique venue des pionniers du delta qui lui avait enseigné que moins peut être plus, que la note non jouée compte autant que la note jouée.
« Burgers » reste un album essentiel pour comprendre la richesse de l’écosystème musical de San Francisco au début des années soixante-dix. Contrairement aux groupes de rock classique de la scène, Hot Tuna n’a jamais cherché la grandeur ou l’ambition symphonique. Leur musique est ancrée, terrienne, directement liée aux traditions du blues américain. Et cette connexion à quelque chose de plus profond et de plus durable que les modes du moment leur a permis de traverser les décennies avec leur intégrité et leur force intactes.
Plus de HOT TUNA
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration

