The Natch’l Blues, Taj MAHAL (1968) : dans les mains d’un géant, le blues devient universel
L’encre de l’album éponyme est à peine sèche que Taj Mahal revient déjà, quelques mois plus tard, avec un second disque enregistré en mai et octobre 1968 et publié le 23 décembre de la même année. Deux albums en une seule année : la fécondité d’un artiste qui a trop longtemps attendu sa chance et qui, maintenant que Columbia lui ouvre les portes du studio, ne veut pas perdre une seconde. The Natch’l Blues est la continuité logique, l’extension naturelle du voyage entrepris sur le premier album, mais avec une assurance supplémentaire, une maîtrise accrue, et une chanson qui va entrer dans l’histoire pour toujours : « She Caught the Katy and Left Me a Mule to Ride », co-écrite avec James Rachell, destinée à devenir l’un des plus grands standards du blues américain du vingtième siècle.
« She Caught the Katy » : une chanson pour l’éternité
Pour raconter The Natch’l Blues, il faut commencer par cette chanson qui traverse le temps comme une locomotive. « She Caught the Katy and Left Me a Mule to Ride » : le titre lui-même est un poème. La Katy, c’est le Missouri-Kansas-Texas Railroad, l’un des grands chemins de fer du Sud américain, ligne de fuite et de liberté pour des générations de Noirs américains. La chanson raconte l’abandon, la solitude, la route qui continue malgré tout, avec une énergie qui n’est pas du désespoir mais de la résistance joyeuse. Elle sera reprise partout : les Blues Brothers l’utilisent sur la bande originale de leur film de 1980, elle s’ouvre sur le générique tandis que Jake Blues sort de prison. Une image devenue culte, portée par la musique de Taj Mahal.
L’album accueille un invité de marque : Al Kooper, qui vient de publier son propre premier album solo, joue le piano sur plusieurs titres. La collaboration entre ces deux New-Yorkais de tempérament, ces deux explorateurs du blues et de la soul, donne à The Natch’l Blues une dimension supplémentaire, une richesse harmonique qui n’était pas présente sur le premier album. Le producteur David Rubinson, qui travaillera plus tard avec Santana et Herbie Hancock, apporte une qualité sonore irréprochable, une clarté d’enregistrement qui met en valeur chaque instrument, chaque nuance de la voix de Taj.
Les douze titres de l’album original couvrent un territoire musical immense : « Good Morning Miss Brown » ouvre les hostilités avec un humour blues typique, « Corinna » est une reprise d’un vieux standard qu’il s’approprie totalement, « Done Changed My Way of Living » est une méditation sur la transformation personnelle, et « You Don’t Miss Your Water ‘Til Your Well Runs Dry » est une leçon de philosophie condensée en trois minutes et demie de blues pur. La variété des approches, des tempos, des atmosphères fait de cet album un voyage complet dans le coeur du blues américain.
« The Natch’l Blues is a riveting blend of superb musicianship and songwriting, the logical extension of his stunning debut album. » (AllMusic)
Deux albums en 1968 : pour un artiste qui n’avait pas encore trente ans, c’est une performance remarquable qui dit quelque chose sur l’urgence créatrice de Taj Mahal. Il y a dans sa musique de cette époque une générosité absolue, une envie de partager, de transmettre, de faire vivre une tradition musicale qui risque de mourir si personne ne la défend avec suffisamment de talent et de conviction. Taj Mahal est ce quelqu’un-là. Il sera toujours ce quelqu’un-là.
The Natch’l Blues confirme ce que le premier album avait laissé entrevoir : Taj Mahal est l’un des grands artistes de sa génération, un homme qui fait le lien entre les racines du blues et la modernité du rock, entre l’Afrique et l’Amérique, entre le passé et l’avenir. Quarante ans plus tard, les rééditions de ces deux albums de 1968 continuent à trouver de nouveaux auditeurs, de nouveaux amateurs de cette vérité musicale que Taj Mahal a su capter mieux que quiconque.
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