John Mayall, A Hard Road (1967) : L’École du Blues, Leçon Numéro Deux
John Mayall est une institution. Pas une institution poussiéreuse et ennuyeuse comme on en trouve dans les musées, mais une institution vivante, bouillonnante, perpétuellement en mouvement, un conservatoire clandestin du blues britannique dont sont sortis quelques-uns des plus grands guitaristes que l’Angleterre ait jamais produits. Avec A Hard Road, enregistré en novembre et décembre 1966 et sorti en février 1967, Mayall réalise un coup de maître discret mais décisif : il présente au monde Peter Green.
L’histoire mérite d’être racontée. En juillet 1966, Eric Clapton quitte les Bluesbreakers pour former Cream avec Jack Bruce et Ginger Baker. Mayall se retrouve sans guitariste principal, une situation potentiellement catastrophique pour un groupe dont la réputation repose en grande partie sur la virtuosité de l’homme aux six cordes. Il recrute alors un certain Peter Green, vingt ans à peine, fils d’un boucher juif de l’East End de Londres, ancien bassiste de second plan qui s’est mis à la guitare avec une passion dévorante. Ce que Green fait en studio en ces quelques semaines d’automne va stupéfier le microcosme du blues britannique.
Peter Green : La Révélation
Green n’est pas Clapton. Il ne cherche pas à l’être. Là où Clapton était puissance et vitesse, techniques impeccables et feeling américain, Green est nuance, espace, une tristesse profonde qui semble venir de quelque part que la théorie musicale ne peut pas expliquer. Son son de guitare est immédiatement reconnaissable, une tonalité unique que les techniciens ont tenté pendant des décennies d’analyser sans jamais vraiment percer le mystère. On dit qu’il branchait sa Gibson Les Paul inversée, que ses micros étaient en opposition de phase, créant cette sonorité légèrement nasale et infiniment plaintive. Mais la technique ne suffit pas à expliquer Green. Green, c’est une âme qui parle à travers les cordes.
« Peter Green avait quelque chose que je n’avais jamais entendu chez aucun autre guitariste. Une façon de faire pleurer la guitare qui vous brisait le coeur. » , John Mayall, 1967
L’instrumental The Stumble, reprise d’un morceau de Freddie King, est la pièce de résistance technique de l’album, Green déployant un solo d’une fluidité et d’une profondeur qui laissent sans voix. Mais c’est peut-être sur les titres plus lents, plus introspectifs, que le génie de Peter Green se révèle pleinement. Sur It’s Over, il n’y a pas de note en trop, pas un geste inutile, chaque phrase musicale pesée au gramme près et placée exactement là où elle doit être.
Mayall, l’Architecte
Il serait injuste de réduire A Hard Road à la seule révélation de Peter Green. John Mayall lui-même est au sommet de son art sur cet album. Sa voix, rauque et expressieve, porte le blues avec une authenticité qui dément son origine middle-class de Macclesfield. Son harmonica crache et gémit avec une conviction totale. Et en tant que compositeur et arrangeur, il démontre une maîtrise des formes du blues qui va bien au-delà du simple hommage ou de la copie servile.
Les Bluesbreakers de cette période sont un groupe remarquable. Aynsley Dunbar à la batterie impose un groove implacable, John McVie à la basse, futur pilier de Fleetwood Mac, est discret et fondamental. L’ensemble dégage cette sensation particulière d’un groupe qui joue pour la musique elle-même, pas pour la gloire ou le commerce. Les séances d’enregistrement pour Decca étaient expéditives et efficaces, pas de temps ni d’argent à gaspiller en expérimentations coûteuses.
L’École Mayall : Un Héritage Inestimable
Ce qui rend la trajectoire des Bluesbreakers proprement stupéfiante, c’est la liste des musiciens qui sont passés dans ce groupe au fil des années. Avant Green, il y avait eu Clapton. Après Green viendrait Mick Taylor, qui rejoindrait ensuite les Rolling Stones. Les Bluesbreakers ont fonctionné comme une académie du blues britannique, Mayall jouant le rôle d’un professeur exigeant qui poussait ses élèves vers leur meilleur niveau avant de les regarder s’envoler vers des destinées plus grandes.
Peter Green, lui, quitta les Bluesbreakers en 1967 pour fonder Fleetwood Mac, et l’on sait ce qu’il advint. Ses premières années avec ce groupe, avant que la maladie mentale ne l’emporte dans des abîmes dont il ne revint que partiellement, constituent l’un des sommets absolus du blues-rock britannique. Mais c’est sur A Hard Road qu’on l’entend pour la première fois vraiment lui-même, jeune homme de vingt ans qui n’a pas encore compris qu’il est un génie, et qui joue avec la naturelle évidence d’un musicien né pour ça.
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A Hard Road est un disque de blues pur et dur, sans concession aux modes psychédéliques qui envahissaient alors le paysage musical britannique. Mayall s’en fichait complètement des fleurs dans les cheveux et des voyages au pays de l’acide. Son territoire, c’était Chicago, Memphis, le Mississippi, le Delta et ses fantômes. Et c’est précisément cette intransigeance, ce refus de compromettre sa vision, qui fait de cet album un document essentiel d’une époque révolue et d’une musique intemporelle.
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