Sortie 1969

Woodstock, août 1969. Alvin Lee monte sur scène avec Ten Years After et joue « I’m Going Home » à une vitesse qui fait douter de la réalité physique. Ses doigts courent sur le manche de sa guitare rouge , une ES-335 Gibson, un classique , à une vitesse qui semble relever de l’impossible. Le public est médusé. La performance capturée dans le film de Woodstock fera de Ten Years After et d’Alvin Lee des noms que personne n’oubliera.

Ssssh, sorti quelques semaines avant Woodstock en juillet 1969, est l’album qui précède cette explosion de célébrité. C’est aussi, pour beaucoup d’amateurs, leur meilleur album , plus varié, plus mature, plus équilibré que le blues-rock pur speed qui les caractérise en concert. Alvin Lee, Chick Churchill, Leo Lyons et Ric Lee , ensemble depuis 1965 sous différents noms , forment une machine de blues-rock rodée à la perfection.

Alvin Lee est l’une des grandes guitares du rock britannique , un lecteur de blues delta qui a traduit les leçons de Robert Johnson et B.B. King dans un langage électrique à une vitesse que ni l’un ni l’autre ne semblait avoir imaginée. Son jeu est immédiatement reconnaissable , cette façon de construire des phrases sur des gammes pentatoniques à un tempo impossible, ce vibrato caractéristique, ces bends précis même à grande vitesse. Il ne joue pas vite pour montrer qu’il peut , il joue vite parce que c’est ainsi que la musique sort de lui.

« Good Morning Little Schoolgirl » , la reprise du classique de blues , est le morceau le plus efficacement sauvage de l’album. Lee y est en état de grâce, la bande rythmique cogne comme un train express, et Churchill aux claviers joue le rôle d’un arrangeur de jazz qui se retrouverait dans un groupe de blues-rock par accident heureux. L’alchimie est parfaite.

« Stoned Woman » est plus lente, plus bluesy, plus mélancolique , un morceau qui montre la capacité de Lee à jouer avec émotion et non seulement avec vitesse. Cette dimension lyrique est souvent oubliée dans les portraits du guitariste le plus rapide du rock , mais elle est là, réelle, présente dans tous les tempos. Lee pouvait ralentir et pleurer avec sa guitare autant qu’il pouvait l’embraser à 200 à l’heure.

Chick Churchill, le claviériste, est un musicien souvent sous-estimé dans les discussions sur Ten Years After. Son orgue Hammond et son piano donnent à la musique du groupe une couleur que la guitare seule ne pourrait pas créer. Sur Ssssh, son jeu est à son meilleur , inventif, soutenant, créant l’espace dont Lee a besoin pour exprimer sa vision sans jamais le gêner ni le sur-charger.

Leo Lyons à la basse et Ric Lee à la batterie forment une section rythmique qui tient la route à n’importe quel tempo , ce qui, avec Alvin Lee en guest star, est une condition non-négociable. Ric Lee notamment est l’un des grands batteurs du rock britannique des années soixante , solide, groovy, jamais show-off, toujours au service de la musique. Cette sobriété rythmique est le paradoxe de Ten Years After : un groupe dominé par la vitesse tenu ensemble par la mesure.

Sur X : @tenyearsafter

Après Woodstock, Ten Years After deviendra l’un des groupes les plus populaires des États-Unis , leurs tournées nord-américaines rempliront les stades pour les deux années suivantes. Alvin Lee sera sur la couverture de tous les magazines de guitare. Et Ssssh bénéficiera rétrospectivement de cette attention, retrouvant des auditeurs qui l’avaient manqué à sa sortie.

Le groupe se dissoudra en 1974, se reformera occasionnellement, et perdra Alvin Lee en 2013 , mort à 68 ans d’une complication chirurgicale. Sa guitare, sa vitesse, son enthousiasme communicatif sont irremplaçables. Et Ssssh reste le meilleur endroit pour comprendre ce qu’était Ten Years After quand ils étaient au sommet de leur art.

La performance de Ten Years After à Woodstock , capturée dans le film de Michael Wadleigh et dans la bande-son triple album , a un statut iconique dans l’histoire du rock. Alvin Lee, en jean et chemise fleurie, jouant « I’m Going Home » à une vitesse qui fait douter de la physique, est l’une des images les plus durables du festival. Et pourtant, il faut nuancer : Lee lui-même a exprimé des regrets sur cette notoriété unilatérale, sentiment que la vitesse de ses doigts avait éclipsé la sensibilité musicale plus profonde dont il était capable.

Après le triomphe de Woodstock, Ten Years After signera avec Columbia Records et produira des albums de plus en plus commerciaux. Le succès les changera , pas dans le mauvais sens, mais dans le sens où ils devront gérer des attentes qui n’existaient pas avant août 1969. Le défi de maintenir la liberté artistique sous la pression du succès commercial est l’un des grands thèmes de l’histoire du rock, et Ten Years After n’y échappera pas.

Alvin Lee a souffert toute sa vie de l’image réductrice du « guitariste le plus rapide du monde » , étiquette qui lui collait à la peau depuis Woodstock. Dans des interviews données dans les années quatre-vingt-dix et deux mille, il exprimait régulièrement sa frustration de voir son jeu plus lent, plus mélodique, plus bluesy systématiquement ignoré au profit de la virtuosité de vitesse. C’est le prix de l’image : elle fonctionne comme un prisme qui déforme ce qu’elle était censée éclairer.

Les albums de Ten Years After des années soixante-dix , après la gloire de Woodstock , montrent un groupe qui cherchait à évoluer mais qui se heurtait aux attentes créées par son image. Chaque nouvel album était jugé à l’aune de « I’m Going Home » plutôt que pour ses propres qualités. Ce carcan de la gloire passée est l’un des problèmes les plus difficiles pour un groupe de rock qui a connu un moment iconique.

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