Live in Europe
par Rory GALLAGHER
La guitare au coin du feu
1972. Rory Gallagher publie Live in Europe, son premier album live solo, enregistré lors de sa tournée européenne de la même année. Gallagher est à ce moment l’une des attractions live les plus réputées du circuit rock européen. Ceux qui l’ont vu sur scène parlent d’une intensité physique qui dépasse l’ordinaire : un homme seul avec sa guitare, sa basse et sa batterie, qui joue comme si chaque concert était le dernier, qui sue à travers ses chemises en flanelle à carreaux, qui se penche si bas sur sa guitare qu’on croirait qu’il essaie de rentrer dans l’instrument.
Rory Gallagher est né à Ballyshannon, County Donegal, Irlande, en 1948. Il a grandi à Cork, dans le sud de l’Irlande, dans une famille où la musique était présente mais sans être professionnelle. Il a appris à jouer de la guitare seul, en écoutant des disques de blues américain, de skiffle et de rock’n’roll. À seize ans, il achète une Fender Stratocaster de 1961 qui va l’accompagner toute sa vie. Cette guitare, avec ses autocollants arrachés et sa peinture écaillée, est l’une des reliques les plus célèbres de l’histoire du rock irlandais.
Après avoir formé Taste, un power trio qui a enregistré deux albums importants entre 1969 et 1971, Gallagher part en solo avec son propre nom et sa propre vision. Live in Europe capture cette vision dans son expression la plus directe : pas de production studio, pas d’arrangements complexes, juste un musicien et son groupe en prise directe avec un public européen qui le connaissait et l’aimait depuis ses années avec Taste.
Gallagher était aussi l’un des rares musiciens de sa génération a n’avoir jamais abandonné les petites salles meme quand sa réputation lui aurait permis de remplir des arenas. Il aimait le contact direct avec son public, la chaleur des salles de deux ou trois cents personnes, la façon dont la musique circulait différemment dans un espace intime. Live in Europe le montre dans ces conditions : la proximité est palpable, on entend le public répondre physiquement a chaque note, et Gallagher joue pour chaque personne dans la salle plutot que pour une foule abstraite.
Sa Fender Stratocaster de 1961, tellement jouée que la vernis s’en était effrité et que le corps en bois nu montrait des années de sueur et de concert, était devenue une extension de lui-meme. Il avait refusé des offres substantielles pour la vendre, parce qu’elle sonnait exactement comme il voulait et que les autres guitares ne sonnaient jamais tout a fait pareil. Cette fidélité a un instrument usé sur la qualité sonique duquel il n’y avait aucun compromis dit tout sur la philosophie musicale de Gallagher : pas de glamour superficiel, pas d’image fabriquée, juste la recherche permanente du son juste et de la note vraie.
Rory Gallagher est mort en 1995, a 47 ans, des complications d’une transplantation hépatique. Sa mort a été accueillie avec une tristesse sincère par des musiciens du monde entier qui avaient tous, a un moment ou a un autre, été touchés par son exemple. Live in Europe reste son document live le plus accompli, la preuve la plus directe de ce qu’il était et de ce qu’il offrait a ceux qui venaient l’écouter.
Messin’ with the Kid et la tradition blues
Le répertoire de Live in Europe mélange des compositions originales de Gallagher et des reprises blues qui disent tout sur ses influences. Messin’ with the Kid de Junior Wells, Pistol Slapper Blues : Gallagher traite ces pièces avec un respect et une appropriation simultanés qui sont la marque des grandes musiciens de blues rock. Il ne mime pas les originaux. Il les intègre dans sa propre voix, dans son propre style, en gardant le groove originel mais en l’enrichissant d’une perspective européenne et personnelle.
Laundromat, composition personnelle de Gallagher, illustre cette fusion : une chanson blues dans sa structure, mais avec un son de guitare et une énergie qui sont inimitable chez lui. Sa façon de jouer les bends est caractéristique : il tire la corde avec une force et une précision qui donnent à chaque note un vibrato personnel et immédiatement reconnaissable. Personne d’autre ne sonne comme Gallagher. Ce n’est pas une formule marketing. C’est une vérité physique.
Gerry McAvoy à la basse et Wilgar Campbell à la batterie forment le groupe de tournée de Gallagher en 1972. McAvoy va rester avec lui pendant toute sa carrière solo jusqu’en 1991, soit vingt ans de collaboration. C’est une loyauté rare dans un secteur où les groupes changent en permanence. Elle dit quelque chose sur Gallagher comme musicien et comme homme : ceux qui travaillaient avec lui avaient tendance à rester.
L’Irlande et les Rolling Stones
En 1975, quand Mick Taylor annonce son départ des Rolling Stones, Brian Epstein mort et Keith Richards sous traitement commence à chercher un nouveau guitariste, Rory Gallagher est parmi les noms sérieusement considérés. Les Stones l’approchent. Gallagher décline. Il ne veut pas être le guitariste de quelqu’un d’autre. Il veut son propre groupe, sa propre musique, sa propre liberté. Le poste ira à Ron Wood. C’est un choix qui définit Gallagher mieux que n’importe quelle interview : un homme qui préférait la cohérence artistique à la célébrité planétaire.
L’influence de Gallagher sur la musique irlandaise est immense et souvent sous-estimée. The Edge de U2 a cité Gallagher comme l’une de ses influences premières. Les musiciens irlandais de la génération post-Gallagher ont presque tous grandi avec ses disques. Il a montré qu’un musicien irlandais pouvait faire du blues authentique sans passer par l’Angleterre ou l’Amérique, que l’Irlande avait sa propre voix dans cette tradition.
Gallagher mourra en 1995 à quarante-sept ans, de complications liées à une transplantation hépatique. Live in Europe reste l’un de ses documents les plus vivants : une heure de musique brute qui dit tout sur ce qu’il était en tant que musicien et en tant qu’homme de scène. La sueur est dans le sillon. On peut l’entendre.
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