Cricklewood Green
par TEN YEARS AFTER
Ten Years After. Cricklewood, nord de Londres, 1970. Alvin Lee habite dans ce quartier tranquille entre Kilburn et Hendon quand le groupe enregistre son cinquieme album. Il lui donne le nom de sa rue, comme un pied de nez affectueux a toutes les pochettes d’albums qui portent des titres cosmiques et inaccessibles. « Cricklewood Green » : deux mots ordinaires pour une musique extraordinaire. C’est la marque des artistes qui savent que la grandeur se cache dans le quotidien.
Alvin Lee est ne Ivan Harrison a Nottingham en 1944. Il commence la guitare a treize ans, apprend par lui-meme en ecoutant des disques de Chuck Berry, Elvis Presley et surtout les guitarists de blues americains dont les disques commencent a circuler en Grande-Bretagne. Quand il rejoint les autres membres de ce qui allait devenir Ten Years After, Chick Churchill aux claviers, Leo Lyons a la basse et Ric Lee a la batterie, il a deja developpe une technique de picking tres personelle qui lui permet de jouer a une vitesse surprenante sans jamais sacrifier la musicalite.
Woodstock, aout 1969, a change le destin du groupe. La performance de « I’m Going Home » dans le film du festival expose Ten Years After a un public mondial que la scene britannique n’aurait jamais pu leur offrir seule. Alvin Lee joue a une vitesse stupefiant pendant pres de dix minutes, les doigts voletant sur le manche de sa ES-335 rouge, et la camera de Michael Wadleigh le capture avec une fidelite parfaite. Du jour au lendemain, Lee devient le guitariste le plus rapide du monde dans l’imaginaire collectif.
Cette reputation de vitesse est a la fois une benediction et une malediction. Lee est bien plus qu’un guitariste rapide. Il est un musicien d’une sensibilite harmonique remarquable, capable de jouer des ballades blues d’une delicatesse absolue autant que des assauts electriques a toute vitesse. « Cricklewood Green » montre ces deux facettes avec un equilibre remarquable.
« Working on the Road » ouvre l’album avec un rock and roll direct et sans fioriture, le son d’un groupe qui s’amuse. Les guitares de Lee dialoguent avec les claviers de Churchill dans une complicite de vieux complices. Lyons et Ric Lee forment une section rythmique d’une solidite a toute epreuve qui permet au guitariste de prendre tous les risques sans jamais risquer de perdre le fil.
« 50,000 Miles Beneath My Brain » est un voyage psychedelique en sept minutes qui montre que le groupe peut aussi bien planer que foncer. Les changements de tempo, les modulations harmoniques, les dialogues entre les instruments dessinent un paysage musical complexe que chaque ecoute revele differemment. C’est du rock progressif qui n’a pas besoin de se proclamer tel pour l’etre.
« Love Like a Man » est peut-etre le morceau le plus important de l’album. Une progression de blues lent d’une intensite remarquable, ou Lee joue avec cette economie melodique caracteristique des grands bluesmen qui savent que les notes qu’on ne joue pas comptent autant que celles qu’on joue. Le morceau existe en deux versions sur le disque original, l’une plus courte et plus directe, l’autre plus longue et plus developpee. Les deux meritent l’ecoute.
Deram Records, filiale experimentale de Decca qui avait signe des artistes comme David Bowie et Cat Stevens avant Ten Years After, leur donnait une liberte artistique considerable. Les producteurs successifs du groupe ont eu la sagesse de capturer les performances live en studio plutot que de surproduire les arrangements. Le son de Ten Years After est toujours un son de groupe qui joue ensemble, dans la meme salle, en meme temps.
L’album atteint la quatrieme place des charts britanniques et se vend respectablement aux Etats-Unis, sur la lancee du phenomene Woodstock. La tournee americaine qui suit est triomphale. Lee joue tous les soirs avec la meme intensite qu’a Woodstock, impressionnant les audiences de la cote Est comme de la cote Ouest. Ten Years After est alors l’un des groupes de rock blues britanniques les plus populaires du monde.
En retrospective, « Cricklewood Green » represente Ten Years After a leur point de perfection. La balance entre accessibilite et ambition artistique y est ideale, chaque morceau servant l’ensemble sans jamais ecraser les autres. C’est un album de groupe dans le meilleur sens du terme, ou chaque musicien apporte ce qu’il a de meilleur au service d’une vision collective coherente.
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