1974 Album

Paradise and Lunch

par Ry COODER

4,0
Sortie 1974
Artiste Ry COODER

Paradise and Lunch, Ry COODER (1974) : l’archéologue amoureux

Ry Cooder est l’un des musiciens les plus difficiles à catégoriser de toute l’histoire du rock américain. Ce Californien de Santa Monica, né en 1947, est un guitariste d’une dextérité extraordinaire qui a toujours préféré fouiller dans le passé plutôt qu’inventer l’avenir. Ses trois premiers albums solo avaient déjà montré cette appétence pour les racines – blues du Delta, ballades country, gospel des années trente. Paradise and Lunch, son quatrième album, sorti en 1974 chez Reprise Records, est l’expression la plus accomplie de cette archéologie sonore affectueuse : un disque qui traverse le blues du Mississippi, le gospel des églises noires américaines, le Tex-Mex de la frontière et le jazz des années trente avec une fluidité qui ne ressemble à rien d’autre en 1974.

Ditty Wah Ditty : l’entrée en matière foudroyante

« Ditty Wah Ditty » ouvre l’album avec un riff de bottleneck qui claque avec intention et précision. Cooder joue de la guitare slide avec une technique que peu de guitaristes de sa génération approchent. Sa façon de faire parler l’instrument est distincte de celle d’un Elmore James ou d’un Duane Allman : il y a chez Cooder quelque chose de plus conversationnel, de plus intimiste, comme s’il racontait une histoire à voix basse plutôt qu’à plein volume. La guitare slide, dans ses mains, n’est jamais spectaculaire pour elle-même. Elle est toujours au service de quelque chose de plus grand.

La chanson remonte aux sources du blues des années vingt mais est traitée avec une modernité discrète qui la rend immédiatement accessible à un public de 1974. C’est le paradoxe Cooder : il fait de la musique profondément ancienne qui n’a jamais l’air poussiéreuse. Son respect pour ses sources ne l’amène pas à les muséifier mais à les faire vivre dans le présent.

Jesus on the Mainline et le gospel comme révélation

« Jesus on the Mainline » est une chanson traditionnelle du gospel noir américain que Cooder s’approprie avec une ferveur sincère. La section rythmique formée de Jim Keltner à la batterie et Tim Drummond à la basse creuse un groove d’une profondeur remarquable. Bobby King apporte les choeurs avec une puissance vocale qui rappelle l’atmosphère des cérémonies des églises baptistes du Sud.

Cooder a souvent évoqué sa fascination de jeunesse pour la musique gospel noire américaine, qu’il écoutait à la radio à Los Angeles et qui lui semblait contenir quelque chose que le rock blanc ne proposait pas : une connexion directe entre le corps et l’émotion collective, une façon de faire vibrer physiquement les auditeurs avant même que l’intellect ne s’engage. Cette fascination informe chaque choix musical de Paradise and Lunch.

La dimension Tex-Mex et la frontière musicale

L’album traverse aussi vers la frontière mexicano-américaine avec des influences Tex-Mex qu’on perçoit dans certains arrangements et rythmes. Cette dimension multiculturelle est ce qui rend Paradise and Lunch unique dans le paysage rock de 1974. Quand tout le monde regarde vers la Grande-Bretagne ou les grands studios californiens, Cooder regarde vers les routes secondaires de la Route 66, les dancings de San Antonio et les juke-joints du Mississippi.

La production de Russ Titelman et Lenny Waronker est exemplaire de discrétion. Ils ont compris que Cooder a besoin d’espace, que sa musique respire mieux quand les arrangements restent aérés. Pas de surproduction, pas d’ornements inutiles. Le résultat a l’intimité d’une session improvisée par des musiciens qui se font confiance.

L’explorateur et son héritage

Ry Cooder va continuer à explorer tout au long de sa carrière : musique hawaïenne, Tex-Mex pur avec Flaco Jimenez, musique cubaine avec le Buena Vista Social Club en 1997. Mais Paradise and Lunch reste l’album où cet explorateur est le plus lui-même, le plus libre dans ses choix, le plus profond dans son rapport aux traditions qu’il habite.

Nick Lowe, Elvis Costello, John Hiatt, tous les musiciens de la mouvance americana des décennies suivantes citent Cooder comme une révélation. Son influence sur ce qu’on appelle aujourd’hui l’americana, l’alt-country ou le blues-rock contemporain est immense et continue de se propager. Paradise and Lunch est l’album qui condense cette influence à son état le plus pur.

— Discographie —

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