Sortie 1972
Artiste J.J. CALE

J.J. Cale, 1972. Il a fallu qu’Eric Clapton enregistre « After Midnight » pour que le monde entende parler de John Weldon Cale. Cette chanson, Cale l’avait publiée en 1966 sur un single confidentiel. Clapton l’avait incluse sur son album solo de 1970. Et soudain, le nom de J.J. Cale se retrouvait dans toutes les discussions musicales, et Leon Russell, qui dirigeait Shelter Records à Tulsa, Oklahoma, décidait de signer l’homme dans l’espoir de canaliser ce talent étrange et indéfinissable.

« Naturally » est le premier album de J.J. Cale, et il établit immédiatement un son qui lui est tellement propre qu’on a inventé un nom pour le décrire : le Tulsa Sound. Quelque chose entre le blues, la country, le rock and roll et la musique cajun de Louisiane. Un son qui semble sortir de la chaleur d’un soir d’été en Oklahoma, languide et précis à la fois, avec ce groove shufflé caractéristique qui donne l’impression que la musique avance légèrement en retard sur le temps, et que c’est exactement où elle doit être.

« Crazy Mama » est la chanson qui ouvre l’album et qui reste sa composition la plus connue. La guitare slide de Cale est immédiatement reconnaissable : une attaque douce, un sustain liquide, une façon de faire chanter la corde qui rappelle les guitaristes de la plantation mais avec une economie absolue de moyens. Pas de notes inutiles. Pas de gestes de virtuosité pour leur propre compte. Chaque note est là parce qu’elle doit y être, et aucune autre.

J.J. Cale est l’anti-rock star par excellence. Il n’aime pas les tournées. Il n’aime pas les interviews. Il n’aime pas être photographié. Il enregistre dans son home studio quand l’envie lui prend, avec une collection d’instruments et de matériel qui s’est accumulé au fil des années. Sa relation avec la célébrité est d’indifférence totale : il veut faire de la musique, pas être célèbre.

Cette philosophie de vie imprègne la musique de « Naturally ». Le disque ne cherche pas à impressionner. Il n’y a pas de grandes envolées dramatiques, pas de moment conçu pour déclencher l’ovation du public. Il y a juste cette musique qui coule, naturellement comme son titre l’indique, avec la facilité apparente des choses qui ont demandé une vie entière à être maîtrisées.

Eric Clapton, qui va être l’un des plus fidèles défenseurs de Cale pendant des décennies, a parlé de lui comme de « mon guitariste préféré ». La connection est évidente : les deux partagent un amour du blues qui n’est pas une reconstitution historique mais une absorption totale, une façon de parler blues qui est devenue une seconde nature. Mais là où Clapton cherche l’intensité et l’émotion à haute tension, Cale cherche le calme et la retenue. Le même amour du blues, deux temperaments opposés.

« After Midnight », qui ferme le disque, est évidemment la chanson qu’on attendait. La version originale de 1966 était déjà parfaite dans sa construction. La version de « Naturally » est légèrement différente, plus assurée peut-être, avec un groupe derrière Cale qui connait la chanson depuis longtemps. Et on comprend pourquoi Clapton l’avait choisie : c’est une chanson sur la nuit et ses possibilités, sur cet espace de liberté qui s’ouvre après minuit quand le monde ordinaire dort, et elle porte cette promesse avec une langueur irresistible.

La production de Leon Russell et Denny Cordell est fonctionnelle sans être brillante, ce qui convient parfaitement à la musique. « Naturally » n’a pas besoin d’une grande production. Il a besoin d’espace et de silence autour des notes, et Russell/Cordell ont eu la sagesse de comprendre que la meilleure chose à faire avec J.J. Cale c’est de le laisser jouer.

L’influence de J.J. Cale sur la musique qui a suivi est difficile à mesurer parce qu’elle est diffuse et profonde. Clapton lui doit « After Midnight » et plus tard « Cocaine ». Dire Straits, par la médiation de Mark Knopfler qui a tout écouté de Cale, lui doit l’économie du jeu et le refus de la démonstration. Tom Petty, JJ Cale n’avait pas besoin de s’en vanter. Il faisait sa musique dans son studio de Tulsa ou de Los Angeles, et le monde venait à lui.

« Naturally » est l’un des disques fondateurs d’une certaine façon d’être musicien américain : honnête, direct, sans compromis de surface ni sans prétention d’en bas. Une musique qui sait ce qu’elle est et n’a pas besoin d’expliquer pourquoi.

Il est utile de mettre « Naturally » en contexte dans la production musicale de 1972. Cette année-là, les grandes salles de concert vibrent sous les assauts de Led Zeppelin, de Deep Purple, de Alice Cooper. Les rock stars construisent leur mythologie à coups de productions spectaculaires et de scandalesdélibérés. Et dans ce décor sonore saturé de décibels et de postures, J.J. Cale sort un disque qui chuchote. Un disque qui vous demande de vous asseoir, de fermer les yeux, et d’écouter. Ce contre-emploi est son acte de résistance le plus radical.

Sur X : @JJCaleOfficial

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Naturally