Sortie 1972
Artiste J.J. CALE

J.J. Cale, la même année ou presque. « Really » sort dans le sillage de « Naturally », son premier album, qui avait établi son son et commencé à construire sa réputation. Deux albums en si peu de temps : voilà qui pourrait sembler précipité pour un homme dont la démarche artistique ressemble à une promenade à pied dans une ville que personne d’autre ne connait. Mais Cale avait des chansons, beaucoup de chansons, accumulées pendant des années de discrétion créative. Il était temps de les sortir.

« Really » est une continuation directe de « Naturally », ce qui est à la fois une force et un potentiel point de vulnerabilité. Les mêmes textures sont là : cette guitare slide si distinctive, ce shuffle nonchalant, ces arrangements minimalistes qui donnent l’impression que tout a été joué en une seule prise dans un studio à moitié éclairé un soir d’été. Ce n’est pas une impression : Cale travaillait effectivement de cette façon, enregistrant vite, sans surproduire, laissant les imperfections naturelles faire partie du son.

« Lies » est l’ouverture de l’album et l’une des grandes compositions de Cale. La chanson sur les mensonges dans une relation amoureuse est un genre usé jusqu’à la corde dans la musique populaire, mais Cale lui donne une perspective qui la distingue de tout le reste : il ne juge pas, il constate. Il ne crie pas sa douleur, il l’observe avec cette distance légèrement amusée qui caractérise sa façon de voir les choses humaines. « Lies » est une chanson triste racontée par quelqu’un qui ne laisse pas la tristesse l’emporter sur le sens de l’humour.

« Going Down » (à ne pas confondre avec le morceau de Don Nix repris par Jeff Beck la même année) est une autre meditation sur un moment de chute, un moment où tout va dans la mauvaise direction. La façon dont Cale construit la tension rythmique sur ce morceau montre qu’il est un compositeur sophistiqué derrière son apparente décontraction. Le groove est là, mais il y a une mécanique sous le groove, une architecture harmonique et rythmique qui tient l’ensemble.

« Louisiana Women » est peut-être le morceau le plus directement blues du disque, avec des racines dans la musique de Muddy Waters et de Howlin’ Wolf qu’on entend clairement sans que Cale cherche à les cacher. C’est une declaration d’amour géographique et amoureux à la fois, la Louisiane comme territoire de désir, et la voix de Cale qui la chante avec cette chaleur qui semble inexplicable chez un homme aussi discret.

Le son de guitare de J.J. Cale est l’un des plus imités et des moins réussis dans les tentatives d’imitation. Le sustain particulier de ses notes slide, la façon dont elles s’effilent vers le silence sans jamais vraiment disparaître, la dynam ique de ses phrases qui montent et descendent de volume dans le même geste : tout ça est une question de toucher, de feeling, et le feeling ne s’enseigne pas, il s’attrape ou on ne l’attrape pas.

L’enregistrement « Really » utilise les mêmes resources que « Naturally » : Leon Russell et Denny Cordell à la production, des musiciens de Tulsa et de Los Angeles qui connaissent le son que Cale cherche et qui savent se mettre au service de sa vision. La section rythmique est solide sans jamais trop se faire remarquer. Les claviers apparaissent ici et là pour ajouter une couleur harmonique supplémentaire. Et la guitare de Cale flotte au-dessus de tout ça avec la liberté d’un oiseau qui n’a pas besoin de regarder où il va parce qu’il connait le chemin.

La question que pose « Really » à son auditeur est simple : de quoi avez-vous besoin de plus ? La musique est là, elle fait ce qu’elle doit faire, elle vous emporte doucement dans quelque chose de plus lent et de plus chaud que le rythme habituel de votre vie. Cale n’a rien à vous prouver. Il a juste ces chansons, et elles se suffisent à elles-mêmes.

Le destin de J.J. Cale dans l’histoire de la musique populaire est paradoxal : l’un des artistes les plus influents de sa génération, reconnu par ses pairs avec une vénération souvent excessive (Clapton lui dédicacera un album entier de reprises en 2006), mais largement inconnu du grand public qui connaît ses chansons sans son nom. « After Midnight » – Clapton. « Cocaine » – Clapton. « Call Me the Breeze » – Lynyrd Skynyrd. Les reprises ont rendu Cale riche et invisible à la fois. « Really » est l’album qui montre l’homme derrière les reprises, dans toute sa magnificence discrète.

Cale est mort en 2013, à soixante-quatorze ans, d’une crise cardiaque. Il avait passé les dernières décennies de sa vie dans des studios de Los Angeles et de Nashville, continuant à enregistrer selon son propre rythme, ses propres regles, sa propre vision. « Really » est l’un des premiers chapitres de cette longue histoire tranquille. Un disque qui ne cherche pas à étonner, juste à être vrai.

Sur X : @JJCaleOfficial

La note des passionnés

4,0 /5

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