Jesse Ed Davis est le genre de musicien que les musiciens connaissent mieux que le grand public. Guitariste d’origine Comanche et Kiowa de Lawton, Oklahoma, il avait joué avec Taj Mahal sur les deux premiers albums de ce dernier, puis était devenu l’un des guitaristes de session les plus demandés de Los Angeles. John Lennon l’avait utilisé. Jackson Browne le connaissait et l’admirait. Il avait joué sur des dizaines d’albums sans jamais être sur la couverture, sans jamais être le nom que tout le monde retient.
Ululu, son deuxième album solo, est sa tentative de dire qui il est quand il n’est pas au service d’un autre. Et ce qu’il dit est fascinant : c’est un mélange de blues, de rock, de soul et d’influences musicales amérindiennes qui n’appartient a aucune case préétablie. Davis avait grandi dans les deux mondes – le monde de la culture Kiowa-Comanche et le monde de la musique populaire américaine – et Ululu est le disque ou il essaie de les réconcilier.
Sa guitare est immédiatement reconnaissable pour qui a eu la chance de l’entendre ailleurs : un son chaud, blues, avec une façon de faire glisser les notes et de s’attarder sur les bends qui révèle une éducation musicale profonde. Davis n’est pas un virtuose qui impressionne par la vitesse ou la technique démonstrative ; il est un conteur, quelqu’un qui choisit chaque note pour son contenu émotionnel plutot que pour son impact technique.
L’album comprend des reprises de chansons de ses amis et admirateurs – Davis était profondément ancré dans le réseau des musiciens de sa génération – mais aussi des compositions originales qui montrent ses capacités de songwriting. La ballade soul et les incursions funk côtoient des moments plus proches du country-rock californien de l’époque.
Le titre Ululu fait référence au chant rituel des cérémonies amérindiennes, ce cri high-pitched que les femmes poussent pendant les danses et les cérémonies. C’est une reference discrète aux racines de Davis, une façon de revendiquer son identité sans en faire un manifeste.
Davis n’a jamais connu la reconnaissance commerciale que son talent méritait. Il a continué a jouer des sessions jusqu’a la fin des années soixante-dix, puis a sombre dans l’addiction qui l’a emporté en 1988, a 43 ans. Mais les musiciens qui l’ont connu et joué avec lui savent ce qu’ils ont perdu. Keith Richards le savait. John Lennon le savait. Et Ululu reste comme un document qui dit ce que Davis pouvait faire quand il était libre de le faire.
Pour les amateurs de guitare soul et blues des années soixante-dix, Ululu est une découverte essentielle. Ce n’est pas un album parfait – Davis n’avait pas le contrôle artistique total que son talent aurait mérité – mais il contient des moments de pure magie musicale qui justifient largement qu’on aille le chercher.
L’héritage de Jesse Ed Davis ne peut pas se comprendre sans parler des sessions d’enregistrement qu’il a animées comme guitariste de studio. Sur l’album Imagine de John Lennon (1971), il apporte sa touche sur plusieurs titres. Il a joué avec Taj Mahal sur les albums qui avaient établi la crédibilité du blues-rock aux États-Unis a la fin des années soixante. Il avait aussi travaillé avec Jackson Browne, Leon Russell, et Harry Nilsson – un carnet d’adresses qui dit tout sur la place qu’il occupait dans l’écosystème musical de Los Angeles.
Ululu en tant qu’album reflète cette position particulière : c’est un disque de quelqu’un qui est au centre de quelque chose sans jamais en etre la vedette. Davis entoure chaque chanson de musiciens qu’il connait bien, des gens avec qui il a joué et qui ont confiance en son jugement. Le résultat est un album qui sonne comme une conversation entre amis musiciens plutot que comme une démonstration de force.
Il faut parler des racines amérindiennes de Davis et de la façon dont elles informent sa musique d’une façon qui n’est pas toujours explicite mais qui est toujours présente. Les Comanche et Kiowa ont des traditions musicales qui valorisent l’ornementation mélodique, le glissement entre les notes, l’improvisation a l’intérieur d’un cadre traditionnel. Ces valeurs esthétiques résonnent avec les pratiques du blues – le bend, le vibrato, la note qui commence quelque part et finit ailleurs – et elles donnent au jeu de Davis une qualité particulière qu’on identifie immédiatement comme personnelle.
Ululu a été enregistré pour Atco Records et n’a pas trouvé son public commercial a l’époque. Mais dans les décennies suivantes, les amateurs de guitare soul et blues ont redécouvert Davis et l’ont placé a la juste place qui lui revenait. Son influence sur les guitaristes de la génération suivante – des gens qui ont grandi avec ses sessions dans leurs oreilles sans toujours savoir que c’était lui – est réelle et durable. C’est la façon dont fonctionnent les influences des musiciens de session : elles se transmettent par osmose, par l’écoute répétée, par une beauté qui s’infiltre dans les oreilles des futurs musiciens sans laisser d’étiquette.
La mort de Jesse Ed Davis en 1988, a 43 ans, des conséquences de son addiction, a privé la musique américaine d’un talent qui avait encore beaucoup a donner. Ululu reste comme l’un des rares documents ou il était au premier plan, ou il portait la responsabilité artistique totale d’un projet. C’est un album incomplet dans le sens ou il laisse deviner plus qu’il ne montre. Mais ce qu’il montre est assez pour comprendre pourquoi ses pairs le tenaient en si haute estime.
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