Mad Dogs and Englishmen
par Joe COCKER
Mad Dogs and Englishmen, Joe Cocker (1970) : la caravane la plus folle du rock
Fevrier 1970. Joe Cocker apprend qu’il a une tournee de soixante-quinze concerts aux Etats-Unis a honorer et qu’il n’a pas de groupe. Il appelle Leon Russell, pianiste et arrangeur texan de genie qui vient de produire et d’arranger les sessions du premier album de Delaney and Bonnie, et lui demande de constituer un groupe en trois jours. Leon Russell constitue un groupe de quarante-deux personnes. Quarante-deux musiciens, chanteurs, techniciens, enfants, chiens, et tout le monde qui voulait venir. Cette caravane improbable part en tournee sous le nom de Mad Dogs and Englishmen, et la tournee devient l’un des evenements les plus extraordinaires de l’histoire du rock americain. Mad Dogs and Englishmen, le double album live qui en resulte et publie en 1970, est le document sonore de cette extraordinaire experience collective.
Joe Cocker est l’un des chanteurs les plus physiques et les plus expressifs du rock. Originaire de Sheffield, Angleterre, il a une voix de blues soul qui doit enormement a Ray Charles et a la tradition rhythm and blues americaine. Ses performances sur scene sont legendaires : il chante avec tout son corps, les bras qui battent l’air, le visage tordu par l’effort emotionnel, dans un etat de transe visible qui communique au public l’intensite de ce qu’il vit. Apres Woodstock, ou sa version de « With a Little Help from My Friends » des Beatles a ete l’un des moments les plus acclammes du festival, Cocker est une star mondiale. La tournee Mad Dogs and Englishmen doit consolider ce statut avec soixante-quinze concerts en soixante jours a travers tout le pays.

Leon Russell et l’art de l’organisation du chaos
Leon Russell est le veritable architecte de la tournee et de l’album. Pianiste d’une technicite et d’une inventivite extraordinaires, il arrange les chansons, dirige les musiciens sur scene, chante en duo avec Cocker, et maintient une coherence musicale dans ce qui aurait pu etre un chaos incontrole. Les quarante-deux personnes de la caravane jouent ensemble avec une precision et une energie qui font de chaque concert un evenement unique. Les « Mad Dogs and Englishmen » en question, c’est la combinaison de Cocker l’Anglais avec l’entourage americain de Leon Russell, cette mixite culturelle qui produit quelque chose de plus grand que chacune de ses composantes.
Les reprises sur l’album revelent l’eclectisme de la programmation de la tournee : « The Letter » des Box Tops, « Cry Me a River », « Girl from the North Country » de Dylan, « With a Little Help from My Friends » des Beatles. Cocker les aborde toutes avec la meme intensite totale, transformant chaque chanson en un blues personnel qui n’appartient plus a personne d’autre. Les choeurs, avec Rita Coolidge en premiere ligne, apportent une dimension gospel qui donne a la musique sa chaleur et sa communaute. C’est l’un des concerts de rock les plus joyeux et les plus genereux jamais documentes.
La tournee epuisera Cocker. La pression d’etre partout en meme temps, la fatigue des soixante-quinze concerts en soixante jours, les exces personnels inherents a une telle tournee : tout cela laissera des traces profondes. Mais l’album, lui, temoigne d’un moment de grace collective, d’une musique faite dans l’abondance et la joie, sans economie de moyens ni de passion. Le film documentaire de Pierre Adidge, sorti la meme annee, capture visuellement ce que l’album transmet musicalement : une caravane humaine qui joue de la musique comme si c’etait la seule chose qui comptait.
La tournee Mad Dogs and Englishmen a ete filmee par Pierre Adidge et Robert Abel, qui ont produit un documentaire sorti en 1971. Ce film, qui montre la caravane de quarante-deux personnes se deplacant en avion charter de ville en ville, les concerts dans des grandes salles et des stades, la vie collective et chaotique de cette troupe improbable, est l’un des meilleurs documents sur la vie d’un groupe de rock en tournee au debut des annees 70. On y voit Leon Russell diriger l’orchestre depuis son piano avec une autorite calme et souriante, Joe Cocker chantant avec une intensite physique qui semble parfois le depasser lui-meme, Rita Coolidge aux choeurs avec une grace et une beaute qui justifient son surnom de « Delta Lady » que Leon Russell lui donnera dans une chanson ecrite pendant la tournee.
Le double album capture quelque chose qu’il est difficile de trouver dans les enregistrements de studio : la joie de jouer ensemble, le sentiment d’une communaute musicale qui se cree en temps reel devant un public. On entend dans chaque chanson l’energie d’un groupe de musiciens qui s’amusent, qui se repondent, qui se depassent. Joe Cocker chante « The Letter » des Box Tops comme si c’etait la chanson la plus importante qu’il ait jamais chantee. « Bird on the Wire » de Leonard Cohen devient un moment de groovement collectif d’une chaleur et d’une generousite qui transforment cette chanson de la solitude en quelque chose de communautaire et de joyeux. C’est le paradoxe de la tournee Mad Dogs and Englishmen : dans ce chaos organise de quarante-deux personnes, une musique d’une grande cohesion et d’une grande beaute collective a ete creee.
La postrite de la tournee Mad Dogs and Englishmen est immense dans l’histoire du rock en tournee. Elle a prouve qu’il etait possible de monter une caravane de dizaines de musiciens, de tourner sans relache pendant deux mois, et de produire une musique d’une qualite exceptionnelle malgre ou a cause de ce chaos organise. Leon Russell s’imposera comme l’une des figures centrales du rock americain du debut des annees 70, non seulement comme pianiste mais comme compositeur, arrangeur et directeur artistique d’une vision musicale qui embrassait le gospel, le country, le rock et le soul dans une synthese generouse et inclusive.
« Mad Dogs and Englishmen, c’etait le cirque le plus fou de l’histoire du rock. Et la musique etait a la hauteur du cirque. » (Leon Russell)
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