Sortie 1968

Il y a des disques qui changent votre vie. « Astral Weeks » de Van Morrison est de ceux-là. En novembre 1968, quand cet album sort chez Warner Bros., le rock traverse l’une de ses périodes les plus fertiles : les Beatles publient leur « White Album », les Rolling Stones sortent « Beggars Banquet », Jimi Hendrix est à son apogée. Et pourtant, cet Irlandais de vingt-trois ans originaire de Belfast, ancien chanteur de Them, vient de réaliser quelque chose qu’aucun de ses contemporains n’avait fait : une oeuvre d’art totale qui échappe à toutes les catégories, qui n’appartient à aucun genre, qui est simplement de la plus haute musique qui soit.

L’histoire de l’enregistrement est presque aussi fascinante que le disque lui-même. Van Morrison est alors prisonnier d’un contrat léonin avec Bang Records qui l’exploite sans vergogne. Pour s’en sortir, il accepte d’enregistrer de nouvelles versions de ses chansons pour Warner Bros. dans des conditions d’urgence absolue : deux sessions de studio en octobre 1967 à New York, avec des musiciens de jazz qu’il rencontre pour la première fois en studio. Richard Davis à la basse, Connie Kay à la batterie, Jay Berliner à la guitare acoustique, Warren Smith Jr. aux percussions et vibraphone. La plupart de ces musiciens travaillent habituellement avec Miles Davis ou Charles Mingus. Ils ne connaissent pas Morrison, ne connaissent pas ses chansons.

Le producteur Lewis Merenstein a eu la sagesse de les laisser improviser. Selon les témoignages de l’époque, Van Morrison entrait en studio, donnait le tempo et la tonalité, et les musiciens suivaient en improvisant. Les prises étaient souvent les premières. Richard Davis, l’une des grandes basses de jazz de la côte Est, raconte qu’il ne savait jamais à l’avance où allait la musique. « Je suivais les yeux fermés, je cherchais ce que Van cherchait lui-même, et quand on le trouvait ensemble, c’était comme une révélation. » Cette liberté absolue est perceptible à chaque seconde d' »Astral Weeks » : la musique respire, se dilate, se contracte comme un organisme vivant.

Les huit chansons de l’album forment deux suites : « In the Beginning » et « Afterwards ». « Astral Weeks », le titre d’ouverture, installe immédiatement le climat avec ses neuf minutes de flux continu où la voix de Morrison voltige au-dessus de la guitare acoustique de Berliner et de la basse ondoyante de Davis. « Beside You » creuse le même sillon mystique. « Sweet Thing » est peut-être la plus belle chanson de l’album, une déclaration d’amour d’une tendresse absolue portée par une mélodie qui monte au ciel. « Cyprus Avenue » raconte une rue de Belfast avec des images qui semblent issues d’un roman de William Faulkner transposé en Irlande.

« The Way Young Lovers Do » est le seul morceau réellement swinguant de l’album, une parenthèse jazz qui montre que Morrison pouvait danser sur n’importe quel tempo. « Madame George », à presque dix minutes, est l’oeuvre la plus ambitieuse du disque : une évocation mystérieuse d’un personnage ambivalent, mi-drag queen mi-figure maternelle, sur fond de Belfast automnal. Le texte de Morrison est délibérément elliptique, refusant l’explication, invitant l’auditeur à projeter ses propres images. C’est la définition même de la grande poésie populaire.

« Ballerina » arrive comme une caresse avant la conclusion avec « Slim Slow Slider », qui s’éteint progressivement sur une flûte mélancolique, laissant l’auditeur dans un état proche de la méditation. Après quarante-sept minutes d' »Astral Weeks », on a l’impression d’avoir voyagé très loin de son point de départ. C’est l’effet que les grands livres font parfois : on ferme la dernière page différent de ce qu’on était à la première.

A sa sortie, « Astral Weeks » est un échec commercial relatif. L’album ne percera vraiment qu’à partir des années 70, porté par le bouche-à-oreille des mélomanes et les critiques d’artistes comme Bruce Springsteen (qui le citera comme l’une de ses plus grandes influences) et Elvis Costello (qui le jouera en entier dans son émission de télévision). Le journaliste Lester Bangs publiera en 1978 une critique mémorable dans le magazine Creem, déclarant qu' »Astral Weeks » est peut-être le plus grand disque de rock jamais enregistré. Depuis, le consensus critique est presque unanime pour placer l’album dans les tout premiers rangs des chefs-d’oeuvre de la musique populaire.

Van Morrison a tenté à plusieurs reprises dans sa carrière de retrouver la magie d' »Astral Weeks ». « Moondance » (1970), « Veedon Fleece » (1974), « Inarticulate Speech of the Heart » (1983) sont tous d’excellents albums, mais aucun n’atteint l’altitude vertigineuse du premier. En 2008, pour les quarante ans du disque, Morrison a interprété « Astral Weeks » dans son intégralité à Hollywood Bowl avec les Hollywood Bowl Orchestra. La magie était toujours là, intacte, comme si ces chansons avaient été écrites pour durer éternellement.

Fun fact : Bruce Springsteen a décrit sa découverte d' »Astral Weeks » comme « l’expérience musicale la plus intense de ma vie ». Il avait dix-neuf ans quand il a entendu l’album pour la première fois, à Asbury Park, New Jersey. Cette rencontre a changé sa conception de ce que pouvaient être les paroles d’une chanson rock. On peut entendre l’influence de Morrison dans les longues narratives de Springsteen, cette façon de raconter des histoires de rue avec la densité d’un roman. Le fils de Belfast et le fils du New Jersey, deux poètes rock que le hasard a mis en regard pour notre plus grand bonheur.

Sur X : @VanMorrison

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Astral Weeks