Sweet Baby James
par James TAYLOR
James Taylor. 1970. Un jeune homme de vingt-deux ans de Chapel Hill, Caroline du Nord, sort son second album et invente presque a lui seul le genre qui va dominer la musique populaire americaine des annees 1970 : le singer-songwriter. « Sweet Baby James » est l’album qui transforme James Taylor d’artiste confidentiel en vedette nationale, et le morceau « Fire and Rain » en l’une des chansons les plus profondes jamais ecrites.
James Taylor vient d’une famille de musiciens et d’intellectuels de la cote Est americaine. Son pere Isaac etait medecin et doyen de l’ecole de medecine de l’Universite de Caroline du Nord. Sa mere Trudy chantait dans un choeur amateur. Ses freres et soeurs sont tous musiciens. La sensibilite artitistique etait inherente a l’environnement familial. James a commence la guitare acoustique adolescent, apprenant les accords de base avant de developper rapidement un style fingerpicking personnel reconnaissable entre tous.
Son premier album avait ete signe sur Apple Records, le label des Beatles, en 1968. Une connexion qui lui avait ouvert des portes mais pas encore les portes les plus importantes. Paul McCartney et Peter Asher, directeur artistique d’Apple, avaient reconnu quelque chose de special dans ce jeune americain. Asher est devenu son producteur et manager, une relation professionnelle et amicale qui allait durer des decennies.
Peter Asher comprend exactement comment mettre en valeur le talent de Taylor. Ses arrangements sont minimalistes et precis. Il laisse la guitare acoustique au centre, ajoute quelques touches de pedal steel, de piano, de basse discrete, et laisse la voix de Taylor occuper tout l’espace qu’elle merite. Pas de surproduction. Pas d’orchestre superflu. Juste la chanson dans toute sa purete.
« Sweet Baby James » est ecrit pour le fils nouveau-ne de son frere Alex, lui aussi appele James. C’est une berceuse country-folk d’une tendresse absolue, avec une melodie qui semble avoir toujours existe, comme si elle avait ete transmise de generation en generation plutot que composee par un homme seul avec sa guitare. Les images sont simples et universelles : le cow-boy solitaire sous les etoiles, le bebe endormi, la chanson qui traverse les generations.
« Fire and Rain » est l’autre chef-d’oeuvre de l’album, et l’une des grandes chansons de la decennie. Trois couplets, trois histoires differentes, trois types de perte et de deuil entisses ensemble autour d’un refrain d’une urgence emotionnelle absolue. Taylor chante avec une sincerite nue qui force l’attention et touche directement quelque chose d’universel dans l’experience humaine. La chanson atteint la troisieme place des charts americains. C’est la confirmation que l’honnetete artistique peut aussi etre populaire.
La guitare acoustique de Taylor sur cet album est un modele du genre. Son style fingerpicking, influence par les guitarists folk comme Doc Watson et les bluesmen comme Robert Johnson, est d’une precision et d’une musicalite parfaites. Chaque note est a sa place. Les harmoniques naturelles de la guitare resonnent avec une purete cristalline qui trahit des heures de pratique quotidienne.
« Country Road » est une autre grande reussite de l’album, avec sa celebre ouverture a la guitare et sa progression d’accords qui semble rouler naturellement comme une route de campagne. Le morceau a cette qualite des grandes chansons folk americaines : il semble emerge directement du paysage qu’il decrit. On voit la route, on sent l’air du soir, on entend les insectes dans les champs.
Warner Bros., qui a signe Taylor apres son passage chez Apple, lui donne les moyens de realiser exactement l’album qu’il veut faire. L’enregistrement se passe a Los Angeles avec Peter Asher a la production. Carole King, qui va elle-meme sortir l’annee suivante son album-monument « Tapestry », joue du piano sur plusieurs morceaux. Deux songwriters de cette qualite en osmose dans le meme studio, c’est de la magie ordinaire de l’epoque.
« Sweet Baby James » reste aujourd’hui l’un des albums les plus vendus et les plus aimes de la musique populaire americaine. Il a traverse les decennies sans prendre une ride parce qu’il repose sur des fondations solides : de bonnes chansons, de bons musiciens, une production honnete, une voix sincere. Le temps ne mord pas sur ces choses-la. C’est l’une des lecons les plus importantes que la musique de 1970 nous a transmises.
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