1971 Album

Mud Slide Slim and the Blue Horizon

par James TAYLOR

4,0
Sortie 1971
Genres folk · folk rock · soft rock

Le printemps 1971. L’Amérique est en pleine gueule de bois post-Woodstock. Le Vietnam ronge les consciences, Nixon est à la Maison Blanche, et la génération des fleurs cherche un contrepoint à la fureur du monde. Dans ce contexte, un jeune homme aux cheveux longs et à la voix douce de North Carolina va vendre des millions de disques avec des chansons qui parlent d’amis, de voyages en train, et d’une tristesse aimable que personne n’avait su nommer avec autant de justesse. James Taylor n’est pas encore une star quand il entre en studio en janvier 1971. Quand il en sort, fin février, il tient entre les mains le matériau de ce qui sera son grand chef-d’oeuvre populaire.

Pochette de Mud Slide Slim and the Blue Horizon de James Taylor
Mud Slide Slim and the Blue Horizon, 1971

Peter Asher, Carole King, et la magie de Crystal Sound

Mud Slide Slim and the Blue Horizon est enregistré entre le 3 janvier et le 28 février 1971 aux Crystal Sound Studios de Los Angeles. Le producteur, c’est Peter Asher, ancien membre du duo pop britannique Peter and Gordon, mais surtout l’homme qui avait déjà produit le disque précédent de Taylor, l’album Sweet Baby James en 1970, et qui comprend mieux que personne ce que la guitare acoustique et la voix de Taylor peuvent accomplir ensemble. Asher est un architecte de l’épure. Il sait que la meilleure chose à faire avec James Taylor, c’est de le laisser exister sans surcharger l’espace sonore.

Le casting des musiciens est éblouissant. Russ Kunkel, qui va devenir l’un des batteurs les plus demandés de la scène rock acoustique californienne, tient les peaux avec une discrétion exemplaire. Leland Sklar, la basse somptueuse et les cheveux encore plus longs, pose des fondations solides et élégantes. Danny Kortchmar, guitariste complice de Taylor depuis leurs années à New York, apporte sa sensibilité électrique et acoustique, et signe même une composition en solo, Machine Gun Kelly. Mais le personnage le plus inattendu de cette session est peut-être une femme : Carole King, qui joue du piano sur plusieurs titres et chante en choeurs, quelques semaines seulement après avoir enregistré son propre mastodonte, Tapestry. Joni Mitchell est également présente aux choeurs. Kate Taylor, la soeur de James, complète la palette vocale.

L’album sort en avril 1971 sur Warner Bros. Records. Il monte jusqu’à la deuxième place du Billboard Top LPs aux États-Unis, bloqué par un seul disque : Tapestry de Carole King elle-même. Il y a quelque chose d’ironique et de beau dans cette compétition cordiale entre deux amis dont les albums s’alimentent mutuellement, et dont les trajectoires se croisent sur les charts avec une élégance chorégraphique parfaite.

You’ve Got a Friend, ou le single du siècle

Au coeur de l’album trône une chanson que James Taylor n’a pas composée. You’ve Got a Friend est une création de Carole King, écrite pour son propre album Tapestry. Mais c’est la version de Taylor, plus lente, plus nue, plus fragile, qui va conquérir le monde. Le single sort en été 1971 et monte directement à la première place du Billboard Hot 100, le 31 juillet 1971, restant numéro un pendant deux semaines. C’est le seul numéro un de toute la carrière de James Taylor. La chanson remporte deux Grammy Awards en 1972 : Record of the Year et Song of the Year, ce dernier prix allant logiquement à Carole King en tant que compositrice.

Ce qui rend You’ve Got a Friend si puissant, c’est sa simplicité désarmante. Taylor chante sans ornement, sans vibrato excessif, avec cette qualité de voix qui semble vous parler directement et uniquement à vous, comme si personne d’autre n’était dans la pièce. Le piano de Carole King est présent mais discret, les choeurs sont lumineux sans être envahissants. La chanson dit une chose simple : je suis là. Et en 1971, dans une Amérique déchiquetée par la guerre et les désillusions, cette promesse d’amitié inconditionnelle touche quelque chose de fondamental dans la conscience collective.

Le reste de l’album est à l’avenant. Love Has Brought Me Around ouvre avec confiance, une chanson ensoleillée qui pose le ton. Riding on a Railroad est un boogie acoustique enivrant, l’un des titres les plus rythmiques du disque, avec ce picking de guitare que Taylor maîtrise comme personne. Soldiers, courte et bouleversante, évoque la guerre du Vietnam en moins de deux minutes, sans slogan, sans accusation directe, juste la douleur brute d’un regard posé sur des jeunes hommes qui partent et ne reviennent pas. Mud Slide Slim, la chanson-titre, est une odyssée de plus de cinq minutes, lente et hypnotique, dont le titre est le surnom affectueux que Taylor se donnait à lui-même.

You Can Close Your Eyes, une berceuse à la guitare acoustique qui deviendrait l’une des chansons les plus reprises de son répertoire, témoigne de la capacité de Taylor à condenser une émotion immense dans un espace minimaliste. Long Ago and Far Away est un retour nostalgique en arrière, baigné dans une lumière douce-amère. Highway Song et Let Me Ride complètent la face B avec cette sensation de routes défilant sous des cieux limpides.

L’album se conclut par Isn’t It Nice to Be Home Again, à peine une minute, presque un soupir, une chanson si courte qu’elle ressemble à une parenthèse. Mais cette parenthèse dit tout : la maison, le retour, la paix après le voyage. C’est le mot de la fin parfait pour un disque qui parle essentiellement de cela, de l’errance et du refuge, de l’amitié et de la solitude, du fait d’exister dans un monde qui va trop vite.

Mud Slide Slim and the Blue Horizon sera certifié double platine aux États-Unis. Il atteint la quatrième place des charts britanniques et canadiens. Mais au-delà des chiffres, il définit un moment précis de la culture populaire américaine : cette période où le singer-songwriter acoustic prenait le relais de la fureur électrique des années 1960, où les grandes batailles collectives laissaient place aux explorations intérieures. James Taylor n’a pas inventé le folk-rock, mais avec ce disque, il en a tracé la carte la plus lisible, la plus humaine, la plus durable.

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