Lightfoot!
par Gordon LIGHTFOOT
Gordon Lightfoot et les grandes solitudes canadiennes
1966. Gordon Lightfoot enregistre son premier album pour United Artists et lui donne le titre le plus simple du monde : Lightfoot! Le point d’exclamation fait tout le travail de vente. Comme si on voulait dire : attention, voici quelqu’un, ecoutez. Et effectivement, il faut ecouter. Parce que Gordon Lightfoot, en 1966, est deja un songwriter d’une qualite rare, un homme qui connait le secret des chansons qui durent, qui sait comment mettre un paysage en musique et une emotion en mots sans jamais tomber dans le sentimentalisme de pacotille.
Il est ne en 1938 a Orillia, Ontario, une petite ville au bord du lac Simcoe. L’Ontario rural, les forets de pins, les lacs froids, les hivers qui n’en finissent pas : tout ca est dans sa musique, pas comme decor de carte postale, mais comme substrat, comme la terre dont pousse quelque chose. Lightfoot a etudie la composition musicale, il connait l’harmonie, il sait ce qu’il fait quand il pose un accord contre un autre. Ce n’est pas un folk singer autodidacte qui gratte sa guitare en espérant le mieux. C’est un artisan conscient de son metier.
Les chansons que tout le monde a reprises
Avant meme de sortir son propre premier album, Gordon Lightfoot a vu ses chansons reprises par des artistes qui comptent. Peter, Paul and Mary ont enregistre « For Lovin’ Me » et « Early Mornin’ Rain » en 1965. Ian and Sylvia aussi. Bob Dylan a dit du bien de lui. Pour un Canadien de vingt-sept ans en 1966, c’est une validation qui ne s’achete pas. Dylan ne dit pas du bien de n’importe qui. Et Lightfoot a cette caracteristique des grands auteurs-compositeurs : ses chansons semblent avoir toujours existe, comme si elles avaient ete trouvees quelque part plutot qu’inventees.
« Early Mornin’ Rain » est le meilleur exemple de ce talent particulier. La chanson parle d’un homme qui regarde les avions decoller depuis un aeroport, pret a boire, trop fauche pour voyager. C’est une image simple, presque banale, mais Lightfoot la pose avec une precision qui la rend universelle. La melodie monte et descend avec le meme naturel que la pluie du matin. Quand Elvis Presley reprend la chanson en 1971, c’est la preuve que le materiau peut etre chante par n’importe qui sans perdre sa substance.
La guitare et la voix
L’album Lightfoot! est enregistre avec des arrangements sobres : voix, guitares acoustiques, un peu de basse, quelques percussions legeres. Pas de studio tricks, pas de surcouche inutile. La production de John Court laisse de la place a l’essentiel, c’est-a-dire a la voix de Lightfoot et a ses guitares. Sa voix de baryton a quelque chose de particulier : elle n’est pas dramatique, elle n’est pas theatrale, mais elle porte une conviction tranquille qui est parfois plus persuasive que tous les effets du monde.
Il joue de la guitare fingerstyle avec une precison qui vient de ses annees de formation. On entend les choses placees exactement la ou elles doivent etre, ni plus ni moins. C’est l’esthetique du folk nord-americain des annees 1960 dans ce qu’elle a de meilleur : l’economie de moyens au service de la chanson, pas la pauvrete comme posture mais la sobriete comme choix delibere.
Le Canada comme territoire musical
Lightfoot est le premier grand songwriter canadien au sens modern du terme. Avant lui, il y a des musiciens canadiens, bien sur, mais peu qui aient fait du Canada lui-meme un territoire musical explicite, qui aient chante le pays comme pays. Joni Mitchell viendra apres, Neil Young aussi, Leonard Cohen en parallele. Mais Lightfoot ouvre quelque chose en 1966 avec cet album, une possibilite que l’identite geographique et culturelle canadienne peut generer une musique propre, reconnaissable, qui n’est pas simplement une copie americaine avec un accent.
Le Canada de Lightfoot n’est pas le Canada des touristes, celui des chutes du Niagara et des caribous. C’est le Canada des grandes solitudes, des routes qui n’en finissent pas, des hommes seuls dans des villes moyennes qui regardent passer les trains. C’est un Canada interieur, un Canada de l’ame, qui parle a n’importe qui ayant deja ressenti la solitude dans un endroit vaste.
La carriere de Lightfoot va se prolonger bien au-dela de 1966. « If You Could Read My Mind » en 1970 sera son chef-d’oeuvre, « The Wreck of the Edmund Fitzgerald » en 1976 sa chanson la plus connue du grand public, une ballade epique sur le naufrage d’un cargo dans le lac Superieur qui sera diffusee en boucle sur les radios nord-americaines pendant des mois. Mais tout commence ici, avec ce premier album au titre ponctue d’un point d’exclamation optimiste, enregistre a New York par un Canadien calme qui sait tres bien ce qu’il a dans les mains.
En 2023, Lightfoot est mort a quatre-vingt-quatre ans, a Toronto. Les hommages ont afflue du Canada entier et au-dela. Mais en 1966, il n’est encore qu’un jeune homme avec une guitare et des chansons trop bonnes pour rester dans l’ombre. Lightfoot! est le debut de quelque chose qui allait durer toute une vie.
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