1965 Album

I Ain’t Marching Anymore

par Phil OCHS

4,0
Sortie 1965
Artiste Phil OCHS
Genres folk · folk rock

Genèse et contexte : l’Amérique en feu, un troubadour en guerre

En 1965, l’Amérique n’est pas encore tout à fait l’enfer qu’elle deviendra, mais elle en sent déjà l’odeur de brûlé. Les premiers contingents de marines débarquent à Da Nang en mars, les campus s’agitent, et dans les cafés du Greenwich Village, une génération entière cherche des mots pour crier ce que les journaux télévisés n’osent pas dire. C’est dans ce creuset que Phil Ochs lâche I Ain’t Marching Anymore, son deuxième album, comme on jette une grenade dans une salle de conseil d’administration.

Philip David Ochs n’est pas né rock star, il est né journaliste. Formé à l’Ohio State University, où il dévore la presse et les idéaux gauchistes avec la même voracité, il aborde la chanson comme un éditorialiste aborderait sa une : avec des faits, une thèse, et une rage à peine contenue sous le vernis de la mélodie. Là où d’autres poètes folk flottaient dans le symbolisme bruineux, Ochs nommait les choses. Les noms, les dates, les mensonges d’État.

La tension avec son voisin de Village, un certain Robert Zimmerman devenu Bob Dylan, est déjà palpable. Les deux hommes se respectent, se défient, se jalousent dans une danse fraternelle et cruelle. Un soir, Dylan lui assène cette phrase qui aurait tué un homme moins solide :

« Tu n’es pas un folk singer. Tu es un journaliste. »

Bob Dylan à Phil Ochs, vers 1964

Ochs aurait pu s’effondrer. À la place, il a mis cette phrase dans sa poche et l’a transformée en carburant. I Ain’t Marching Anymore est la réponse, dix-sept chansons qui prouvent que le journalisme peut brûler aussi fort que la poésie, que la clarté n’exclut pas la beauté, et que la colère, bien accordée, est le plus beau des instruments.

Le disque est produit par Paul Rothchild, un homme qui quelques années plus tard façonnera le son des Doors avec la même précision chirurgicale. Ici, il garde tout dépouillé : guitare acoustique, voix nue, vérité brute. Pas besoin d’amplificateurs quand les mots font déjà autant de bruit.

Phil Ochs devant les bureaux de la National Student Association, Washington DC, 1975
Phil Ochs, Washington DC, 1975, photo Chip Berlet

« I Ain’t Marching Anymore », l’hymne qui traversa les décennies

Le morceau titre est une leçon de montage cinématographique. Ochs convoque deux siècles de guerres américaines, de la Guerre de 1812 aux tranchées de la Première Guerre mondiale, de la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux rizières vietnamiennes, dans une narration à la première personne d’une efficacité dévastatrice. Le soldat qui chante n’est pas un personnage : c’est une conscience collective qui, enfin, refuse.

« It’s always the old to lead us to the wars / Always the young to fall »on croirait entendre un vieux punk avant l’heure. La mélodie, presque enfantine dans sa simplicité, contraste avec le poids historique des paroles : c’est ce hiatus entre la forme et le fond qui fait de cette chanson une bombe à retardement émotionnelle. Aux rassemblements anti-Vietnam, les manifestants la reprenaient en chœur comme une prière laïque, les poings levés.

« Draft Dodger Rag », la satire comme arme de destruction massive

Si Ochs peut être un poète sombre, il peut aussi être un comédien féroce. « Draft Dodger Rag » est son chef-d’œuvre satirique, une chanson dans laquelle un conscrit énumère avec une joie coupable toutes les excuses possibles pour échapper à la mobilisation : pieds plats, mauvaise vue, casier judiciaire, tendances homosexuelles (scandaleux pour l’époque, et délicieusement subversif). Le tout sur un air de vaudeville qui vous fait taper du pied pendant que vous réalisez que vous riez de quelque chose de terriblement sérieux.

C’est du Swift mis en musique. C’est du Voltaire avec une guitare. Et c’est précisément ce mélange, le rire comme cheval de Troie de la conscience, qui rend Ochs unique dans le paysage de la protest song. Dylan était sibyllin, Baez était angélique. Ochs, lui, vous regardait dans les yeux et vous faisait sentir stupide d’avoir accepté les mensonges aussi longtemps.

« Here’s to the State of Mississippi », portrait charge d’une Amérique raciste

Inspirée directement par l’assassinat de Medgar Evers et les violences systémiques du Sud ségrégationniste, cette chanson est un réquisitoire en six couplets. Ochs y attaque les gouverneurs, les juges, les policiers, l’Église complice, institution par institution, avec la rigueur d’un procureur et la rage d’un prophète.

« Here’s to the land you’ve torn out the heart of / Mississippi, find yourself another country to be part of ». Cette conclusion, une nation expulsant symboliquement l’un de ses États de son propre corps, reste l’un des vers les plus radicaux jamais écrits dans la chanson folk américaine. Ochs ne demande pas la réforme. Il prononce un verdict.

« That Was the President », l’élégie pour JFK

Moins connue mais bouleversante, cette complainte pour John Kennedy assassiné révèle une autre facette d’Ochs : le mélancolique, celui qui croit encore, ou qui voudrait croire encore, que la politique peut être noble. L’album oscille ainsi entre espoir et désenchantement, entre l’éloge funèbre et le cri de guerre, deux faces d’un même refus de se résigner.

Coulisses, anecdotes et fun facts : derrière le militant

La pochette de l’album est déjà un manifeste visuel à elle seule : Ochs y pose dans un uniforme de la Guerre de Sécession, côté Union. Pas d’ironie distante à la Dylan, pas de pose cool. Un choix frontal, historique, presque théâtral, qui dit clairement : je me bats dans une longue guerre, pas dans une mode passagère.

Ce que peu de gens savent, c’est qu’Ochs souffrait de troubles bipolairesnon diagnostiqués à l’époque, évidemment, qui donnaient à son engagement une intensité parfois incontrôlable. Les mêmes semaines où il enregistrait des chansons pacifistes, il pouvait sombrer dans des états d’agitation extrême, convaincu que le FBI le surveillait (ce qui était, pour le coup, probablement vrai : J. Edgar Hoover adorait constituer des dossiers sur les artistes engagés).

Paul Rothchild racontait volontiers les sessions d’enregistrement comme des marathons d’intensité : Ochs arrivait, parfois fébrile, parfois épuisé, mais toujours avec ses chansons entièrement finies dans la tête. Aucune improvisation, aucun tâtonnement. Le journaliste en lui ne livrait que du copie prête à imprimer.

En 1968, lors des manifestations contre la Convention Nationale Démocrate à Chicago, ces nuits d’une violence policière sidérante immortalisées dans des milliers de photos, Ochs était là, en première ligne, chantant dans le parc pendant que les matraques tombaient. Il avait participé activement à l’organisation des protestations avec Abbie Hoffman et le mouvement Yippie. Dylan, lui, n’y était pas. Ce détail dit tout sur la différence entre les deux hommes.

« Dans une époque de guerres, de révolutions et de changements brutaux, l’artiste engagé doit choisir : soit il est avec son époque, soit il est un antiquaire. »

Phil Ochs

Phil Ochs en concert, années 1970
Phil Ochs en concert, photo Kenneth Tash

Héritage et influence : le martyr qui n’a pas vieilli

Phil Ochs s’est pendu le 9 avril 1976, dans la maison de sa sœur à Far Rockaway, New York. Il avait trente-cinq ans. La bipolarité, aggravée par une agression subie en Afrique en 1973 qui avait endommagé ses cordes vocales et sa psyché, l’avait progressivement détruit. L’Amérique post-Watergate, cynique et épuisée, n’avait plus faim de ses chansons. Il était devenu un anachronisme de son vivant, la pire malédiction pour quelqu’un qui avait fait du présent sa religion.

Mais voilà la cruelle ironie de l’histoire : I Ain’t Marching Anymore n’a jamais cessé d’être actuel. Chaque nouvelle guerre américaine ramène l’album dans les bacs et les playlists. L’Irak, l’Afghanistan, les drones au Yémen, les mots d’Ochs collent à chaque nouvelle page du même vieux livre de mensonges. C’est le propre des grandes œuvres d’art politique : elles espèrent se tromper, et se retrouvent perpétuellement dans le vrai.

Son influence sur la génération suivante est massive mais souvent souterraine. Joe Strummer des Clash, qui partageait la même conviction que la chanson pop pouvait changer le monde (ou au moins le dénoncer), reconnaissait la dette. Billy Bragg a repris ses chansons et perpétué son modèle d’activiste-musicien. Bruce Springsteen, dans ses périodes les plus engagées, marche sur un chemin qu’Ochs a défriché. Et dans la folk actuelle, d’Ani DiFranco à David Rovics, le fantôme d’Ochs plane comme une conscience collective.

Ce qui distingue ce disque de la plupart des albums de protest songs, c’est sa dignité. Ochs ne sermonne pas, il témoigne. Il ne demande pas votre sympathie, il vous présente les faits et vous laisse avec votre honte. Dans l’histoire du rock et de la folk américaine, peu d’albums ont eu ce courage-là : refuser le sentimentalisme facile pour lui préférer la clarté douloureuse.

Dylan avait raison, finalement : Ochs était un journaliste. Mais il avait tort sur ce que cela voulait dire. Les meilleurs journalistes, ceux qui, comme Orwell ou Halberstam, ont risqué quelque chose pour la vérité, sont aussi des poètes. Et les meilleurs poètes, eux, ne mentent jamais sur le monde.

Phil Ochs mentait sur bien des choses, sur sa propre résistance, sur ses forces, sur sa capacité à supporter l’Amérique qu’il aimait et haïssait avec tant de violence égale. Mais dans ses chansons, pas une seule fausse note. Pas un seul mensonge. C’est pour ça qu’on les écoute encore.

— Discographie —

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