Illuminations
Illuminations, Buffy Sainte-Marie (1969) : la precurseure electronique
Il y a des artistes que l’histoire officielle du rock choisit de ne pas entendre, des voix qui s’expriment trop tot, trop distinctement, depuis des perspectives que le marche dominant n’est pas encore equipe pour recevoir. Buffy Sainte-Marie est de celles-la. Cree musicienne folk, native americaine des Piapot Crees de la Saskatchewan, activiste pour les droits des peuples autochtones, compositrice d’une sensibilite et d’une originalite exceptionnelles, elle arrive en 1969 avec un album qui anticipe de dix a vingt ans les directions que la musique electronique et experimentale prendra dans les decennies suivantes. Illuminations, publie sur Vanguard Records, est l’un des premiers albums de folk a integrer des synthethiseurs electroniques de facon centrale et radicale, a se servir de l’electronique non pas comme ornement mais comme langage propre, comme moyen d’expression a part entiere.
Buffy Sainte-Marie est nee en 1941 dans la reserve de Piapot en Saskatchewan, Canada. Elle est adoptee a sa naissance par une famille americaine et grandit dans le Massachusetts et le Maine. Son parcours vers la musique est autodidacte et precoce : elle compose ses premieres chansons a l’universite, joue dans les cafes folk de Boston et New York au debut des annees 60, et signe chez Vanguard Records en 1964. Ses premiers albums etablissent sa reputation comme compositrice de chansons de protestation et de ballades folk d’une qualite poetique exceptionnelle. « Universal Soldier », « Until It’s Time for You to Go », « Now That the Buffalo’s Gone » : des chansons qui traitent de la guerre, de l’amour et des conditions de vie des peuples autochtones avec une intensite et une clarte qui lui valent immediatement l’attention et le respect du milieu folk americain.

L’electronique comme langue maternelle
Sur Illuminations, Sainte-Marie fait quelque chose que personne d’autre dans le folk americain ne fait en 1969 : elle integre des synthethiseurs electroniques dans son processus de composition et d’enregistrement. Ces instruments, encore rares et chers, permettent de creer des sons qui n’existent pas dans la nature et qui n’appartiennent a aucune tradition musicale etablie. Dans les mains de Sainte-Marie, ils deviennent un langage pour exprimer quelque chose d’indicible dans les langages musicaux conventionnels : l’experience spirituelle et cosmique, la relation entre l’individu et l’univers, la connexion entre la tradition ancestrale et l’avenir technologique que la fin des annees 60 rend palpable.
La voix de Sainte-Marie, l’un des instruments les plus expressifs et les plus immediatement reconnaissables de sa generation, est au centre de chaque titre. Elle peut passer du murmure le plus intime a l’aigu le plus strident en une fraction de seconde, peut habiter simultanement la fragilite et la puissance, la tendresse et la ferocite. Sur Illuminations, entouree d’electronique et de drones, sa voix prend une dimension presque shamanique qui rappelle les traditions musicales autochtones dont elle est issue. Ce n’est pas une performance : c’est une pratique spirituelle habilee en album de musique populaire, une intimite offerte a qui veut bien l’entendre.
L’accueil critique de l’album a l’epoque est mitige. Les fans de folk attendent des guitares acoustiques et des chansons de protestation. Les amateurs de rock experimental ne savent pas comment classer une femme autochtone qui utilise des synthethiseurs. L’industrie musicale de 1969 n’a pas de categorie pour ce que fait Buffy Sainte-Marie sur Illuminations. Il faudra des decennies pour que les musiciens electroniques, les artistes ambient, les producteurs de trip-hop et de musique experimentale reconnaissent en elle une precurseure dont l’importance n’avait pas ete correctement mesuree.
Sainte-Marie continuera a etre active pendant cinq decennies, alternant musique, peinture, activisme et education. Elle sera l’une des premieres artistes a utiliser internet pour distribuer sa musique, dans les annees 90. Elle sera honoree et celebree par les peuples autochtones du monde entier comme une voix qui n’a jamais cesse de porter leur histoire et leurs droits. Et Illuminations demeurera son oeuvre la plus radicale et la plus avant-gardiste, celle qui montre le mieux jusqu’ou son imagination musicale peut aller quand elle est liberee de toutes les conventions du genre et de toutes les attentes du marche.
La relation de Buffy Sainte-Marie avec la technologie musicale est l’une des plus fascinantes de sa generation. Contrairement a la plupart des artistes folk qui voient dans l’electronique une menace ou une trahison de la tradition acoustique, Sainte-Marie voit dans les nouveaux instruments electroniques un prolongement naturel de la voix humaine et de la guitare, un moyen d’expression supplementaire qui n’efface pas les precedents mais les enrichit. Cette ouverture vient peut-etre de sa formation en philosophie et en education orientale qui lui a appris a ne pas cloisonner les disciplines et les approches. La tradition musicale autochtone de ses origines est aussi une tradition de transformation et d’adaptation : les peuples autochtones d’Amerique du Nord ont toujours integre les nouveaux instruments et les nouvelles formes musicales dans leurs pratiques, sans que cela efface la memoire de ce qui existait avant. Sainte-Marie applique cette meme philosophie a sa musique en 1969, integrant l’electronique comme une voix supplementaire dans une conversation musicale qui a commence bien avant la naissance de la synthese sonore et qui continuera bien apres. C’est une vision profondement ecologique de la culture : tout s’ajoute, rien ne s’efface.
« Buffy Sainte-Marie a fait sur Illuminations ce que personne d’autre ne savait encore faire avec l’electronique. Elle etait vingt ans en avance sur son epoque et l’epoque ne s’en est pas rendu compte. » (Joni Mitchell)
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