Fred Neil, album éponyme (1967) : la voix la plus grave et la plus belle du folk américain
Il y a des artistes que l’industrie musicale ne mérite pas. Fred Neil est en tête de cette liste. Un homme doté de la voix de basse la plus somptueuse que le folk américain ait jamais produite, un songwriter d’une sensibilité rare, un pionnier du folk-rock qui a influencé tout le monde sans que personne ne le sache. Et un type qui détestait tellement le show-business qu’il a fini par tout plaquer pour aller sauver des dauphins en Floride. Fred Neil, l’album éponyme de 1967, est le testament de ce génie fugitif.

Everybody’s Talkin’ et le destin volé
Everybody’s Talkin’. Vous connaissez cette chanson. Tout le monde connaît cette chanson. Mais tout le monde la connaît dans la version de Harry Nilsson, utilisée dans le film Midnight Cowboy en 1969, et qui devint un tube mondial. La version originale, celle de Fred Neil sur cet album, est encore meilleure. Plus sombre, plus profonde, avec cette voix de baryton qui descend dans des graves impossibles et qui transforme une chanson de fuite existentielle en un blues cosmique.
Je ne suis pas un performer. Je suis un songwriter qui se trouve avoir une voix. Les deux choses n’ont rien à voir.
L’album est produit par Nik Venet pour Capitol Records, avec des musiciens de Nashville d’une qualité extraordinaire. La guitare 12 cordes de Cyrus Faryar, la basse de Felix Pappalardi (futur membre de Mountain), la guitare de Pete Childs. Le son est à la fois folk et orchestral, intime et vaste, comme si on écoutait un homme chanter seul dans un canyon.
Le roi invisible de Greenwich Village
Fred Neil était une légende vivante du Greenwich Village des années 60. Il avait été l’un des premiers à jouer au Cafe Wha?, avant Bob Dylan. Il avait co-écrit Candy Man pour Roy Orbison. Un jeune Robert Zimmerman, fraîchement débarqué du Minnesota, traînait à ses concerts et copiait sa technique de guitare. L’ironie : Dylan est devenu Dylan, et Neil est resté un secret.
Fun fact magnifique : Fred Neil a écrit The Dolphins, l’un des morceaux de cet album, bien avant de s’installer en Floride pour se consacrer aux cétacés. La chanson, sur la liberté et la communication entre les espèces, est un blues folk d’une beauté déchirante qui anticipe de vingt ans le mouvement écologiste. Tim Buckley en fera une reprise légendaire. C’est un des morceaux les plus émouvants de toute la décennie.
Le refus de la célébrité
L’album contient aussi That’s the Bag I’m In, un morceau ironique et désabusé sur l’aliénation moderne. Faretheewell (Fred’s Tune) est un adieu au monde du spectacle d’une élégance mélancolique. Cynicrustpetefredjohn Raga, titre improbable, est un instrumental hypnotique qui mêle folk et musique indienne, préfigurant les expérimentations de John Fahey.
Après cet album et le suivant, Sessions, Neil disparaîtra progressivement de la scène musicale. Il s’installe à Coconut Grove, en Floride, et consacre sa vie au Dolphin Research Center. Il refuse les contrats, les tournées, les interviews. Quand des journalistes le retrouvent, il parle de dauphins, pas de musique. Il meurt en 2001, à 65 ans, emporté par un cancer de la peau.
Fred Neil est l’anti-rock star ultime. Un homme qui avait tout pour devenir immense et qui a choisi de disparaître. Son album de 1967 est la preuve que la grandeur ne se mesure pas en ventes de disques mais en profondeur d’âme. Mettez cette voix de bronze sur votre platine, fermez les yeux, et laissez-vous emmener là où Fred Neil voulait aller : loin du bruit, près de la mer, avec les dauphins.
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