1967 Album

Tim Hardin 2

par Tim HARDIN

4,0
Sortie 1967
Artiste Tim HARDIN
Genres folk rock

Tim Hardin 2 (1967) : Le Plus Beau Disque Brisé de l’Année

Il y a des artistes que l’on écoute et que l’on comprend immédiatement. Et puis il y a Tim Hardin. Tim Hardin, c’est autre chose. C’est une voix qui sort de nulle part, qui atterrit directement dans votre poitrine et qui y reste, plantée comme un couteau de cuisine, inconfortable et impossible à ignorer. Tim Hardin 2, sorti en 1967, est peut-être l’album le plus douloureux de toute cette décennie extraordinaire. Non pas douloureux à écouter, mais douloureux à comprendre. Parce que derrière chaque note, il y a un homme qui se détruit en temps réel.

Timothy Charles Hardin III est né en 1941 à Eugene, Oregon. Il a servi dans les Marines, il a découvert l’héroïne au Viêtnam ou peut-être avant, les versions divergent. Il arrive à New York au début des années 60, traine dans le Village, côtoie Bob Dylan, apprend la guitare fingerpicking, développe un style vocal unique, quelque chose entre le folk, le jazz et le rhythm and blues, une façon de traiter la mélodie comme un élastique qu’on étire jusqu’à ce qu’il cède. Il est beau, il est talentueux, il est autodestructeur. L’équation parfaite pour produire un génie.

If I Were a Carpenter et les Autres Miracles

Le premier album, sorti en 1966, contenait déjà Reason to Believe, qui sera plus tard reprise par Rod Stewart avec un succès immense. Mais c’est Tim Hardin 2 qui contient If I Were a Carpenter, l’une des chansons les plus reprises de toute la décennie. Bobby Darin en fera un hit numéro 8 aux États-Unis. Johnny Cash et June Carter la chanteront en duo. Joan Baez, Four Tops, Leon Russell, la liste des artistes qui ont enregistré cette chanson ressemble à un Who’s Who du rock et de la soul américains des années 60 et 70.

« Je voulais écrire une chanson d’amour qui ne soit pas mensongère. Qui ne promette rien que je ne puisse tenir. Si j’étais un charpentier, est-ce que tu m’aimerais quand même ? C’est une vraie question. » – Tim Hardin, interview au Village Voice, 1967

La beauté d’If I Were a Carpenter dans la version originale de Hardin, c’est précisément que le geste de la version de Bobby Darin est déjà inclus. Quand Darin l’enregistre, il la produit avec des cordes, de l’orchestration, toute la machinerie de la pop professionnelle. Et c’est splendide. Mais dans la version de Hardin, avec juste sa voix et quelques instruments discrets, il y a quelque chose que la production de Darin ne peut pas reproduire : la vulnérabilité absolue. Un homme qui demande réellement, sans filet de sécurité, si on l’aimerait s’il était moins que ce qu’il est.

Fun fact bouleversant : Hardin avait composé cette chanson pour Susan Morss, la femme dont il était éperdument amoureux et qu’il épousera en 1967, l’année de la sortie de l’album. Ils auront deux enfants. Il la trompera, la quittera, la reprendra. Elle supportera l’héroïne, les absences, les promesses brisées. Ils divorceront. La chanson d’amour la plus parfaite de 1967 annonçait déjà sa propre destruction.

L’arrangement de l’album est signé Eric Hord, et il faut en parler parce qu’il est d’une subtilité rare. Il y a des cordes, mais elles ne submergent jamais. Il y a de la flûte, de l’harmonica, des percussions légères. Tout est au service de la voix, de ces mélodies sinueuses que Hardin construit comme un jazzman construit un solo : en prenant des chemins imprévus, en retardant les résolutions, en laissant la tension s’installer avant de la relâcher. C’est un album folk avec une âme jazz, ou un album jazz avec un habit folk. La classification importe peu. Ce qui importe, c’est que ça vous tord les tripes.

La Tragédie Américaine

Il y a sur cet album un morceau intitulé Speak Like a Child, et c’est peut-être le moment le plus déchirant. Une chanson sur l’innocence perdue, sur le fait de grandir et de perdre quelque chose d’essentiel, quelque chose qu’on ne peut nommer qu’avec des mots d’enfant. Hardin la chante avec une fragilité qui est presque insupportable à écouter quand on sait ce qu’on sait : que l’homme qui chante est déjà détruit par l’héroïne, que sa voix sera de plus en plus abîmée, que sa carrière sera sabotée par la drogue, par les labels qui ne le comprennent pas, par sa propre incapacité à se protéger.

Il mourra en 1980, à 39 ans, d’une overdose d’héroïne dans un appartement de Hollywood. On trouvera son corps plusieurs heures après son décès. Il avait enregistré une dizaine d’albums, dont aucun n’avait atteint le public qu’il méritait. Reason to Believe et If I Were a Carpenter, les deux chansons qui le rendraient riche et immortel, l’avaient rendu pauvre et vivant dans l’ombre des artistes qui les reprenaient. C’est une injustice caractéristique du music business des années 60 : les auteurs meurent pendant que les interprètes prospèrent.

Mais voilà ce qui reste : cette voix, cette façon unique de phraser, cette manière de transformer la douleur personnelle en beauté universelle. Tim Hardin 2 est un disque qu’on ne réécoute pas par plaisir. On le réécoute parce qu’on ne peut pas faire autrement. Parce qu’il y a là quelque chose d’irremplaçable, un homme qui s’est mis à nu complètement, sans protection, sans artifice, et qui a livré la vérité de son existence avec une grâce absolue.

En 1967, pendant que tout le monde regardait vers San Francisco et ses couleurs psychédéliques, Tim Hardin enregistrait dans l’ombre new-yorkaise des chansons qui allaient survivre à toute l’époque. Tim Hardin 2 n’est pas un album de 1967. C’est un album de toujours. C’est ce que signifie le mot chef-d’oeuvre : une oeuvre qui dépasse le moment de sa création et qui parle à chaque génération nouvelle comme si elle venait d’être écrite. Mettez ce disque. Préparez-vous. Et ne dites pas que je ne vous avais pas prévenus.

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