Mixed Bag par Richie Havens (1967) : Le Troubadour de Harlem Prend le Monde à la Gorge
Je vais vous parler d’un homme qui a ouvert Woodstock. Le 15 août 1969, à 17h07, sous un ciel lourd de l’État de New York, devant 400 000 personnes réunies dans un champ de boue et de contre-culture, un homme noir de Brooklyn avec une guitare accordée en open et des doigts comme des battoirs de tambour a commencé à jouer. Il s’appelait Richie Havens, il avait 29 ans, et pendant près de trois heures il a tenu ces centaines de milliers d’âmes en haleine, improvisant Freedom parce qu’il n’avait plus de chansons à jouer et qu’il ne pouvait pas s’arrêter. Mais avant Woodstock, il y a eu Mixed Bag, 1967, et c’est là que tout commence.
Richie Havens, né Richard Pierce Havens le 21 janvier 1941 à Brooklyn, New York, est le fils d’un pianiste de R&B amateur et d’une mère qui travaillait pour joindre les deux bouts. Il grandit dans le quartier de Bedford-Stuyvesant, l’un des plus durs de Brooklyn, dans une famille de neuf enfants. Il découvre la musique par la rue, par les chants gospel qui sortent des églises, par le doo-wop qu’il pratique avec des groupes de quartier. Il arrive dans le Greenwich Village au début des années 60, attire l’attention de sa façon unique de jouer la guitare, un open tuning particulier qu’il avait développé parce que ses grandes mains ne pouvaient pas former les accords standard. Une limitation transformée en signature.
L’Ouverture Vers l’Autre
Ce qui distingue Mixed Bag de pratiquement tous les albums folk de 1967, c’est son nom même : un sac mélangé. Havens ne se limite pas à un genre, à une tradition, à une idéologie musicale. Il reprend Dylan (Just Like a Woman, I Pity the Poor Immigrant), il reprend les Beatles (In the Morning), il joue du folk traditionnel, il intègre des elements de gospel et de soul. C’est un album qui dit : les frontières musicales sont des inventions de l’industrie, pas de la musique. Un homme noir de Brooklyn qui reprend Bob Dylan, ça devrait sembler bizarre en 1967. Ça ne l’est pas. Ça semble parfaitement naturel. C’est ça, le génie de Richie Havens.
« Je ne jouais pas de folk. Je jouais ce que je ressentais. Si ce que je ressentais ressemblait à du folk, tant mieux. Si ça ressemblait à quelque autre chose, tant mieux aussi. » – Richie Havens, interview à Downbeat Magazine, 1968
La guitare de Havens sur cet album est un instrument de percussion autant que de mélodie. Son open tuning en ré lui permet de frapper les cordes avec une intensité rythmique que peu de guitaristes folkiques ont jamais égalée. Il y a quelque chose de tribal dans son jeu, quelque chose qui renvoie aux tambours africains par-delà les siècles de blues et de gospel. Quand il joue, son corps entier est impliqué. Les témoins de ses concerts des années 60 décrivent invariablement la même chose : une présence physique extraordinaire, une connexion immédiate avec le public, une capacité à remplir n’importe quel espace de sa seule énergie.
Fun fact historique : Havens était un personnage central du Greenwich Village folk revival, mais contrairement à Dylan, Joan Baez ou Phil Ochs, il n’était pas issu du milieu universitaire blanc de la folk music. Il venait de la rue, du ghetto, d’une tradition orale et communautaire différente. Cette différence d’origine explique en partie sa relation particulière au répertoire folk : il ne le vénérait pas comme un héritage sacré, il s’en emparait comme d’un outil disponible, aussi légitime pour lui que n’importe quel autre.
La production de Mixed Bag, signée Mark Roth pour Verve Forecast, est d’une sobriété exemplaire. Peu d’overdubs, peu d’ornements. La voix et la guitare au premier plan, quelques instruments d’accompagnement discrets. Verve Forecast était le label jazz de Verve Records, qui avait créé cette sous-division folk parce que quelqu’un au marketing avait compris que le folk et le jazz partageaient un public cultivé et urbain. Cette intelligence commerciale a paradoxalement servi l’art : en traitant Havens comme un artiste de jazz, le label lui a accordé la liberté qu’on accorde aux jazzmen, pas celle, plus contraignante, qu’on accorde aux chanteurs pop.
La Voix Comme Instrument de Survie
Il faut parler de la voix. La voix de Richie Havens est l’une des grandes voix de toute la musique populaire américaine, et elle est scandaleusement sous-célébrée. C’est une voix qui monte par paliers, qui cherche les notes par le bas avant de les trouver, qui tremble légèrement sur les tenues longues avec ce vibrato naturel qui n’a rien d’une technique apprise mais tout d’une émotion vécue. Sur les reprises de Dylan, Havens fait quelque chose de remarquable : il ne cherche pas à imiter, il réinvente. Sa version de Just Like a Woman est moins sarcastique que l’original, plus tendre, presque apaisée. Dylan chantait avec de la distance ironique. Havens chante avec de l’amour brut.
L’album se conclut sur San Francisco Bay Blues de Jesse Fuller, et c’est un choix symboliquement parfait. Jesse Fuller, né en 1896 en Géorgie, était un one-man band qui jouait simultanément guitare, kazoo, harmonique et fotdella (une basse qu’il avait lui-même inventée). Il représentait la tradition blues et folk la plus ancienne, la plus directement africaine-américaine. En terminant son album par une de ses chansons, Havens dessinait une ligne directe entre sa propre musique et ses racines. Je suis là, disait ce choix. Je suis d’ici. Je viens de là.
Richie Havens mourra le 22 avril 2013, à 72 ans, d’une crise cardiaque. Ses cendres seront dispersées à Woodstock, sur le site de ce concert fondateur. C’est la juste fin pour un homme qui avait donné sa vie à la musique et au mouvement des droits civiques, qui avait joué des bénéfices, des marches, des universités, des rues. Mixed Bag est le point de départ de cette trajectoire extraordinaire. Un disque de 1967 qui ressemble à une ouverture d’opéra : tout ce qui viendra après y est déjà contenu, tout y est promesse et commencement. Mettez-le. Montez le volume. Et laissez cette voix vous prendre là où vous n’aviez pas prévu d’aller.
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