Alice’s Restaurant par Arlo Guthrie (1967) : Dix-huit Minutes et Demie Contre l’Amérique
Il y a des disques qui sont des événements. Il y a des disques qui sont des moments. Et puis il y a Alice’s Restaurant Massacree, le chef-d’oeuvre verbal d’Arlo Guthrie, 20 ans, fils de Woody, qui en 1967 sort un album dont la face A est occupée par un seul et unique morceau de 18 minutes 20 secondes. Une chanson folk. Un monologue. Un acte d’accusation. Un récit absurde sur un dépôt d’ordures et l’armée américaine. Et accessoirement, l’une des oeuvres les plus drôles et les plus politiquement subversives jamais gravées sur vinyle.
L’histoire commence, comme toutes les bonnes histoires américaines, par une infraction. Thanksgiving 1965. Arlo et son ami Roger Bland tentent de déposer des ordures à la décharge municipale de Stockbridge, Massachusetts. La décharge est fermée. Ils déposent les sacs n’importe où. Un officier de police nommé Obie les arrête. Ils sont condamnés à une amende de 50 dollars et à ramasser leurs ordures. L’affaire est close. Sauf qu’elle ne l’est pas, parce qu’Arlo Guthrie a un don extraordinaire pour transformer le trivial en épopée, l’absurde en allégorie.
Le Chef-d’oeuvre de la Digression
Car voilà ce qui se passe ensuite : Arlo, avec ce casier judiciaire de dépôt d’ordures illégal, se présente devant le conseil de révision de l’armée, en pleine escalade du Vietnam. Et l’armée, cette machine à produire de la mort et de la bureaucratie, refuse de l’enrôler. Pas parce qu’il est pacifiste. Pas parce qu’il est le fils de Woody Guthrie. Non, parce qu’il est un criminel condamné pour dépôt illégal de déchets. Il s’assied sur le banc des criminels parmi les tueurs, les violeurs, les pillards. Et il dit : « J’ai jeté des ordures. » Et l’armée dit : « Désolé, pas pour nous. »
« Je voulais juste raconter une histoire drôle à mes amis. Je ne savais pas que ça deviendrait un hymne. » – Arlo Guthrie, interview au magazine Sing Out!, 1968
La structure de la chanson est un miracle de construction narrative déguisée en chaos. Arlo digresse, revient, avance, recule. Il imite les voix, change de ton, passe du tragique au farcesque en une demi-seconde. C’est du Mark Twain mis en musique. C’est du Kerouac avec un banjo. C’est l’Amérique profonde qui se regarde dans un miroir déformant et éclate de rire, un rire un peu amer, un peu désespéré, mais un rire quand même.
Le fun fact absolu sur cet album : la chanson titre avait déjà été jouée lors du Festival de Newport Folk de 1967, où elle avait suscité un tel enthousiasme que la légende Pete Seeger aurait demandé à Arlo de la jouer une deuxième fois intégralement devant 10 000 personnes. Dix-huit minutes. Deux fois. Le public a tenu. Mieux : il voulait une troisième fois.
La face B de l’album est souvent oubliée, ce qui est injuste. On y trouve des chansons de Woody Guthrie, du folk pur et dur, une reprise de Ring-Around-A-Rosy Rag, des compositions personnelles d’une belle sobriété. Arlo n’est pas seulement un raconteur, c’est aussi un musicien accompli, formé à l’école de son père et des grands maîtres du folk américain. Mais forcément, après 18 minutes de brillance narrative, n’importe quelle chanson de 3 minutes paraît anecdotique.
Alice, Ray et l’Église de la Liberté
Alice et Ray Brock, les personnages centraux du récit, méritent un paragraphe. Ce couple hippie vivait dans une ancienne église désaffectée à Stockbridge, transformée en commune artistique. C’est eux qui avaient invité Arlo pour Thanksgiving. C’est chez eux que les ordures avaient été stockées. Alice cuisinait, Ray peignait, des dizaines de gens transitaient. C’était ça, 1967 : des espaces de liberté improvisés dans des bâtiments abandonnés par la religion officielle, remplis par une nouvelle religion faite de musique, de nourriture partagée, de refus de la guerre. La métaphore est trop belle pour être involontaire.
Le succès de l’album fut immédiat et massif. Il atteignit la 17e place des charts américains, ce qui pour un album folk de 1967 contenant un morceau de 18 minutes était proprement miraculeux. Et il annonçait quelque chose de nouveau : la possibilité pour un artiste populaire de prendre le temps, de ne pas se plier aux formats radio, de faire confiance au public pour aller au bout d’une longue histoire. Bob Dylan avait déjà montré la voie avec ses lyrics poétiques. Arlo montrait qu’on pouvait aussi raconter des histoires, de vraies histoires avec un début, un milieu et une fin, et que les gens avaient envie de les entendre.
En 1969, Arthur Penn adaptera la chanson au cinéma avec Arlo dans son propre rôle et Pat Quinn dans celui d’Alice. Le film est une curiosité, un document d’époque fascinant, mais il ne capture pas la magie de l’original. La magie est dans la voix d’Arlo, dans ses pauses, dans le moment où il reprend la mélodie folk après dix minutes de pur récit parlé. C’est un tour de force qu’aucune caméra ne peut reproduire.
Chaque année, le jour de Thanksgiving, des stations de radio américaines diffusent encore intégralement Alice’s Restaurant Massacree. C’est devenu un rituel national, une tradition aussi américaine que la dinde et les actions de grâce. Un anarchiste folk de Stockbridge Massachusetts a réussi l’exploit de créer une tradition. L’ironie aurait ravi Woody Guthrie, qui a toujours pensé que la meilleure façon de combattre l’ordre établi était de le faire rire de lui-même. Son fils a bien appris la leçon.
Plus de Arlo GUTHRIE
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration

