1967 Album

A Gift from a Flower to a Garden

par DONOVAN

4,0
Sortie 1967
Artiste DONOVAN

Donovan : A Gift from a Flower to a Garden, la fleur psychédélique la plus pure de 1967

Il y a des disques qui ne vieillissent pas. Il y a des disques qui ne vieillissent pas parce qu’ils n’ont jamais appartenu à leur époque, parce qu’ils flottaient déjà au-dessus du temps, comme suspendus dans un éther de santal et de chanvre béni. A Gift from a Flower to a Garden de Donovan est de ceux-là. Double album sorti en novembre 1967, il arrive au moment où le monde entier se réveille avec des fleurs dans les cheveux et une guitare acoustique sur les genoux, et pourtant il dit quelque chose de différent, quelque chose de plus doux, de plus intérieur, de plus résolument poétique que tout ce que produira ce Summer of Love dont on n’en finit plus de célébrer les cinquante ans.

Donovan Leitch, fils d’un ouvrier écossais de Glasgow, avait déjà traversé plusieurs vies musicales avant de nous offrir ce cadeau absolu. D’abord, le folkeux itinérant qui arpentait les routes d’Angleterre avec son harmonica et sa guitare, dans les pas évidents de Bob Dylan, si évidents que la presse britannique s’était empressée de le baptiser le Dylan anglais, ce qui était à la fois un compliment et une condamnation à mort prématurée. Puis le psychédéliste, l’ami des Beatles, l’homme qui avait appris la méditation transcendantale avec Maharishi Mahesh Yogi en compagnie de John, Paul, George et Ringo, et qui en était revenu avec une certitude : la musique pouvait être un vecteur d’éveil spirituel, pas seulement un truc pour danser ou séduire les filles.

Un double album, deux âmes

Le génie structurel de cet album tient dans son architecture même. Donovan et son producteur Mickey Most ont eu l’idée, audacieuse pour 1967, de présenter deux disques distincts dans un même coffret. Le premier, Wear Your Love Like Heaven, est le territoire de Donovan l’adulte, l’artiste en pleine possession de ses moyens, qui cisèle des chansons pop psychédéliques avec une précision d’orfèvre. Le second, For Little Ones, est littéralement un album pour enfants, une collection de berceuses et de comptines qui anticipera de vingt ans l’idée qu’un musicien rock puisse faire de la musique pour les petits sans se déshonorer.

Cette double nature reflète parfaitement l’homme. Donovan n’a jamais eu honte de sa douceur. Dans un monde où le rock naissant valorisait la virilité bruyante, où les guitares devaient hurler et les chanteurs rugir, il arrivait avec ses pétales de rose et ses poèmes bouddhistes, et il s’en foutait royalement des ricanements. C’est peut-être pour ça qu’on l’a longtemps sous-estimé, et c’est certainement pour ça que son influence est partout aujourd’hui, de Nick Drake à Fleet Foxes en passant par Devendra Banhart, tous ces garçons qui ont compris que la délicatesse était une forme de courage.

« Je voulais créer quelque chose de beau pour les enfants, pour qu’ils grandissent avec de la musique qui respecte leur intelligence et leur sensibilité. » Donovan, 1968

Wear Your Love Like Heaven : quand la pop devient peinture

Le morceau titre qui ouvre le premier disque est une merveille absolue. Ces quelques minutes de pop chromatique, avec ses harmonies vocales en couches successives, ses percussions légères comme des gouttes de pluie sur un étang japonais, sa ligne de basse qui serpente comme un ruisseau de montagne, représentent tout ce que la pop psychédélique britannique avait de meilleur en cette année 1967. On pense aux Beach Boys bien sûr, à Pet Sounds sorti l’année précédente et dont l’ombre tutélaire plane sur tout le disque, mais Donovan y ajoute quelque chose de plus organique, de moins sophistiqué techniquement mais de plus sincèrement méditatif.

Jennifer Juniper, que tout le monde connaît sans forcément savoir que c’est de Donovan, est ici dans toute sa grâce primesautière. La chanson avait été écrite pour Jennifer Boyd, la sœur de Pattie Boyd, la femme de George Harrison. L’anecdote fait sourire : le London des Swinging Sixties était vraiment le plus petit des villages, où tout le monde couchait avec tout le monde, où tous les artistes gravitaient dans les mêmes salons, les mêmes clubs, les mêmes ashrams de fortune.

La production de Mickey Most mérite qu’on s’y attarde. L’homme produisait à la même époque les Animals, Herman’s Hermits, les Nashville Teens, des groupes de beat rugueux et nerveux. Avec Donovan, il réinventait totalement sa palette, privilégiant les espaces vides, les silences habités, les arrangements chambristes où une flûte suffit à créer un monde entier. C’est cette économie de moyens qui donne au disque sa qualité particulière, cette impression que chaque note a été choisie, pesée, aimée avant d’être placée.

For Little Ones : l’innocence comme manifeste politique

Le second disque est probablement le plus méconnu des deux, et c’est une injustice monumentale. Epistle to Dippy, The Tinker and the Crab, The Mandolin Man and His Secret… Ces titres évoquent des contes de fées, et c’est exactement ce qu’ils sont : des contes de fées musicaux d’une sophistication mélodique stupéfiante, habillés dans des arrangements si légers qu’on croirait qu’ils vont s’envoler à la moindre brise.

Il faut comprendre ce que signifiait, en 1967, de faire un album pour enfants dans le sillage d’un mouvement hippie qui prétendait réinventer le monde. C’était une déclaration philosophique. Donovan disait : si vous voulez vraiment changer le monde, commencez par les enfants. Nourrissez-les de beauté, d’histoires, de mélodies douces. Ne leur apprenez pas la guerre, ni la compétition, ni la laideur. C’était naïf, sans doute. C’était magnifique, certainement.

L’héritage d’une fleur

Cinquante-sept ans après sa sortie, A Gift from a Flower to a Garden continue de fasciner ceux qui le découvrent. On peut y entendre les graines de la musique ambient, du folk psychédélique, de la pop baroque et même de ce qu’on appellera plus tard la world music, Donovan ayant intégré des éléments de musique indienne et de jazz de chambre avec une fluidité qui n’appartient qu’aux vrais visionnaires.

L’album avait été initialement conçu comme un objet luxueux, vendu avec des posters, des paroles enluminées, un livret de photos. Dans l’Angleterre de 1967, où le salaire minimum existait à peine, c’était un objet presque inaccessible pour les ouvriers. Ironie douloureuse pour un enfant de Glasgow qui n’avait pas oublié d’où il venait. Mais la musique, elle, ne mentait pas. Elle était sincère jusqu’à l’os, généreuse jusqu’à la dernière note.

Dans l’histoire du rock, Donovan a souvent le rôle du gentil qui finit avant les autres au générique. On lui préfère la brutalité de Dylan, l’expérimentation des Beatles, la démesure des Who. C’est une erreur. A Gift from a Flower to a Garden est la preuve que la douceur peut être révolutionnaire, que la poésie peut changer des vies, et que les fleurs, parfois, sont plus coriaces que les pierres.

La note des passionnés

4,0 /5

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