Sortie 1967

Jefferson Airplane, Surrealistic Pillow (1967) : Le Grand Envol de San Francisco

Il y a des disques qui ne se contentent pas de marquer une époque, ils la définissent, la sculptent de l’intérieur, lui donnent une odeur, une couleur, une façon de respirer. Surrealistic Pillow est de ceux-là. Sorti en février 1967, quelques mois avant le Summer of Love qui allait tout embraser, cet album de Jefferson Airplane est le document fondateur du rock psychédélique de San Francisco, la colonne vertébrale d’un mouvement qui allait changer la culture occidentale pour toujours. Et le truc dingue, c’est que ça sonne encore aujourd’hui comme une bombe fraîchement dégoupillée.

Pour comprendre ce qui s’est passé en studio, il faut remonter quelques mois en arrière. Jefferson Airplane existait depuis 1965, groupe folk-rock du quartier de Haight-Ashbury, mais avec une formation instable et un premier album (Jefferson Airplane Takes Off, 1966) qui, malgré quelques fulgurations, ne capturait pas encore la magie électrique du groupe. La rupture va venir de deux recrues. D’abord Grace Slick, chanteuse qui quitte The Great Society pour apporter deux de ses compositions, dont une certaine chanson appelée White Rabbit. Ensuite Spencer Dryden, batteur qui remplace Skip Spence parti fonder Moby Grape. Ces deux arrivées vont tout changer.

Grace Slick : la voix qui renverse tout

Parlons de Grace Slick, puisqu’il faut bien en parler. Il y a des voix qui s’insinuent dans votre crâne et ne le quittent plus jamais. La sienne est de ce calibre, monumentale, d’une clarté tranchante, avec une autorité naturelle qui ferait passer une récitation de bottin téléphonique pour une déclamation prophétique. Sur Somebody to Love, la chanson que sa belle-soeur Darby Slick avait initialement composée, elle dévaste tout sur son passage. Marty Balin et elle forment un duo vocal d’une complémentarité stupéfiante, lui dans les graves chaleureux et le romantisme à fleur de peau, elle dans la souveraineté absolue et la vision hallucinée.

« Grace n’avait pas besoin de micro. Elle avait besoin d’un territoire. » , Jorma Kaukonen, guitariste de Jefferson Airplane

White Rabbit, l’autre bombe que Slick apporte dans sa valise, est peut-être la chanson la plus intelligemment subversive de la décennie. Sur une progression bolero qui doit tout à Ravel et à Miles Davis (l’influence de Sketches of Spain est documentée), elle tresse les métaphores d’Alice au Pays des Merveilles pour parler de psychédélisme sans jamais prononcer le mot. La censure des radios n’y a vu que du feu. Le public, lui, a parfaitement compris. La chanson atteindra le top 10 du Billboard et figurera parmi les hymnes de Woodstock deux ans plus tard.

Jorma Kaukonen et Jack Casady : l’architecture électrique

On ne saurait réduire Surrealistic Pillow à ses deux voix solaires, aussi brillantes soient-elles. L’album est aussi une leçon de construction sonore, une démonstration de ce que peut accomplir un groupe où chaque musicien est réellement un soliste. Jorma Kaukonen, guitariste venu du blues et du fingerpicking, apporte une nervosité bluesy qui ancre les envolées psychédéliques dans quelque chose de terrien, de charnel. Son jeu sur Embryonic Journey, pièce acoustique solitaire au milieu de l’album, est d’une beauté à couper le souffle, une méditation de deux minutes qui suspend le temps.

Jack Casady à la basse mérite à lui seul un paragraphe. En 1967, la basse dans le rock anglo-saxon est encore largement un instrument de soutien rythmique, on la remarque à peine. Casady, lui, joue comme si la basse était le vrai soliste, développant des lignes mélodiques sinueuses qui dialoguent avec les guitares plutôt que de se contenter de les soutenir. C’est une révolution discrète mais profonde. On l’entend particulièrement sur 3/5 of a Mile in 10 Seconds, morceau d’ouverture qui propulse l’auditeur dans le bain psychédélique sans prévenir.

Jerry Garcia, producteur fantôme

Fun fact que les discographies oublient souvent de mentionner : le crédit de production sur Surrealistic Pillow comporte, outre Rick Jarrard, un certain Jerry Garcia. Le leader des Grateful Dead, voisins et amis de l’Airplane dans la scène de San Francisco, a officié comme « musical director » et conseiller pendant les sessions. Garcia adorait le groupe et ils le lui rendaient bien. Cette porosité entre les deux géants de la scène Bay Area dit beaucoup sur l’esprit communautaire qui régnait dans ce San Francisco de 1966-1967, où les groupes partageaient leurs idées, leurs membres, leurs locaux de répétition, dans une émulation collective qui n’a peut-être jamais eu d’équivalent dans l’histoire du rock.

L’album contient aussi des chansons moins citées mais tout aussi fascinantes. Today, de Balin, est une ballade d’amour d’une délicatesse presque intimidante, portée par des harmonies vocales qui évoquent les meilleurs moments des Byrds. My Best Friend, signée Skip Spence, déjà parti mais encore présent par ses compositions, possède cette innocence ensoleillée caractéristique du folk-rock californien. Et Plastic Fantastic Lover, avec son énergie brûlante et ses paroles métaphoriques sur la société de consommation, annonce les territoires que le groupe allait explorer sur ses albums suivants.

Un album qui a changé l’Amérique

Il serait réducteur de cantonner Surrealistic Pillow à sa dimension historique. Ce serait même lui faire injure. Certes, il faut le replacer dans son contexte, ce moment unique où la contre-culture américaine croyait vraiment pouvoir changer le monde à coups de guitares électriques et de fleurs dans les cheveux. Mais la musique de cet album transcende largement son moment. Elle a ce quelque chose d’intemporel qui fait que des générations d’auditeurs nés bien après le Summer of Love continuent de l’entendre pour la première fois avec le même choc, la même révélation.

Le disque s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires dès sa première année, propulsant Jefferson Airplane au sommet de la nouvelle scène rock américaine. Il a ouvert la voie à tout ce qui allait suivre, des explorations de Volunteers à la décennie 70 et à ses expérimentations. Mais surtout, il a capturé un instant de foi collective, cette conviction naïve et magnifique qu’une autre façon de vivre était possible, que la musique pouvait être le véhicule d’une transformation profonde de la société. On a beau savoir comment l’histoire a tourné, on ne peut s’empêcher d’y croire encore, le temps d’un album.

https://x.com/JeffersonAirplane

Jefferson Airplane - Surrealistic Pillow (1967)

Cinquante-huit ans après sa sortie, Surrealistic Pillow continue d’exercer cette fascination particulière des oeuvres qui ont su saisir l’instant dans toute son impureté, sa ferveur, son désir d’absolu. C’est le son d’une Amérique qui rêvait encore à voix haute, avant que les assassinats de 1968, le désastre d’Altamont et la dure réalité du capitalisme ne viennent éteindre la flamme. Pour cette raison-là, entre mille autres, il restera toujours nécessaire.

La note des passionnés

4,0 /5

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Surrealistic Pillow