After Bathing At Baxter’s
Jefferson Airplane, After Bathing at Baxter’s (1967) : Là où la Raison Abandonne ses Bagages
Dix mois. C’est le temps qu’il aura fallu à Jefferson Airplane pour passer de la pop psychédélique accessible et triomphante de Surrealistic Pillow à ce monument d’abstraction baroque, de chaos organisé, de liberté totale que constitue After Bathing at Baxter’s. Dix mois pendant lesquels le Summer of Love a éclaté, s’est consumé et a laissé ses cendres sur Haight-Ashbury. Dix mois pendant lesquels le groupe a tourné sans relâche, pris des quantités astronomiques de substances diverses et a décidé, collectivement et irréversiblement, de ne plus jamais se contenter du raisonnable.
Sorti en novembre 1967, cet album est l’un des objets les plus étranges et les plus fascinants de toute la décennie. Il ne ressemble à rien de ce qui se fait alors, pas même aux autres disques de Jefferson Airplane. C’est un territoire à part entière, avec ses propres lois physiques, ses propres coordonnées temporelles, sa propre définition de ce que peut être une chanson de rock. Et si RCA Records, le label du groupe, a failli s’étrangler en l’entendant pour la première fois, l’histoire lui a depuis rendu une justice éclatante.
La structure comme champ de bataille
La première chose qui frappe à l’écoute d’After Bathing at Baxter’s, c’est son refus absolu de la structure conventionnelle. L’album est organisé en cinq « suites » qui portent des noms cryptiques (« Streetmasse », « The War Is Over », « Hymn to an Older Generation », « How Suite It Is », « Spare Chaynge ») et qui regroupent des morceaux sans véritable séparation, dans un flux continu qui force l’auditeur à abandonner ses repères. On est loin des couplets-refrains de Somebody to Love. Très loin.
« Nous voulions faire un album qu’on ne pouvait pas réduire à des singles. Un album qu’on écoutait comme un livre, du début à la fin, sans pouvoir l’extraire de son contexte. » , Paul Kantner
Paul Kantner, rythmicien-compositeur et idéologue politique du groupe, est l’architecte principal de cette vision. Ses textes sur cet album sont d’une densité politique et poétique inhabituelle, brûlant de colère contre la guerre du Vietnam (The Ballad of You and Me and Pooneil, morceau d’ouverture halluciné qui cite Dylan et A.A. Milne dans la même phrase), contre la société de surveillance (Won’t You Try/Saturday Afternoon), contre toutes les formes d’oppression institutionnelle. Jefferson Airplane n’a jamais été un groupe apolitique, mais sur cet album, l’engagement devient viscéral, presque rageur.
Jorma Kaukonen, libéré de toutes les contraintes
Si Surrealistic Pillow donnait à Jorma Kaukonen un espace d’expression, After Bathing at Baxter’s lui remet les clés du château. Sa guitare sur cet album est une force de la nature, débridée, exploratrice, refusant de se laisser enfermer dans des solos proprets et prévisibles. Sur Spare Chaynge, improvisation de plus de neuf minutes qui clôt l’album, il dialogue avec Jack Casady dans une conversation musicale qui rappelle les grandes heures du jazz libre, Coltrane et Miles Davis passés à la moulinette de l’électricité californienne.
C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques majeures de cet album : son rapport assumé au jazz. Jefferson Airplane n’est pas un groupe de jazz, et ne cherche pas à l’être, mais les musiciens ont clairement absorbé la leçon des grandes formations de la décennie, cette conviction qu’une chanson n’est pas une prison mais un point de départ, un prétexte à l’exploration collective. Spencer Dryden à la batterie joue dans cet esprit, maintenant le groove sans jamais l’écraser, laissant de l’air à ses partenaires.
Grace Slick : la souveraineté absolue
Grace Slick atteint sur cet album des sommets d’excentricité vocale qui laissent pantois. Elle chante Two Heads, sa propre composition, comme si elle dictait un message de l’autre côté d’un miroir brisé. Sa voix y prend des inflexions quasi opératiques par moments, puis se fait murmure, puis explose en un cri qui coupe l’air. C’est du chant conçu non pas pour séduire, mais pour désorienter, pour tirer l’auditeur hors de ses certitudes.
Son rapport avec Marty Balin se complique sur cet album. Balin, dont le romantisme folk-rock s’accommode mal de l’ultra-radicalisme sonique que le reste du groupe adopte, se retrouve quelque peu marginalisé. Il ne signe qu’une chanson (Young Girl Sunday Blues) et ses contributions vocales, sans disparaître, sont moins centrales que sur le disque précédent. C’est le début d’une tension qui culminera avec son départ temporaire du groupe quelques années plus tard. Mais pour l’heure, la friction crée de l’énergie plutôt que de la détruire.
Un disque incompris, puis adulé
À sa sortie, After Bathing at Baxter’s déroute les critiques et modère l’enthousiasme commercial que Surrealistic Pillow avait suscité. Il se vend honorablement (top 20 aux États-Unis) mais ne génère aucun single hit, conformément à la volonté du groupe. RCA est perplexe. Les radios ne savent pas quoi en faire. Une partie du public, attaché aux mélodies accessibles du disque précédent, décroche.
Peu importe. L’histoire est impitoyable avec les contemporains et généreuse avec ceux qui ont osé. Aujourd’hui, After Bathing at Baxter’s est universellement reconnu comme l’un des sommets du psychédélisme américain, un disque qui a repoussé les frontières de ce que le rock pouvait être, qui a démontré qu’un groupe de musiciens électriques pouvait s’aventurer dans les territoires de l’improvisation libre et de la composition abstraite sans trahir son identité de groupe de rock. Il préfigure les expériences de la décennie suivante, le rock progressif européen, le krautrock allemand, toutes ces musiques qui allaient pousser plus loin encore la logique de la rupture avec la chanson pop conventionnelle.
Il y a une phrase qui circule sur cet album depuis des années, attribuée tantôt à Garcia, tantôt à Casady, et dont personne ne peut vraiment vérifier l’authenticité mais qui sonne tellement juste qu’on veut y croire : « C’est l’album que Jefferson Airplane a fait pour eux-mêmes, pas pour vous. Si vous l’aimez, c’est un accident heureux. » Qu’importe qui l’a dit. Ce qu’on sait avec certitude, c’est qu’on l’aime, et que cet accident-là est l’un des plus beaux de l’histoire du rock.
Plus de JEFFERSON AIRPLANE
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration



