1969. Jefferson Airplane avait déjà changé l’histoire de la musique avec « Surrealistic Pillow » (1967) et ses hymnes à la liberté, à l’amour et à la recherche de nouvelles façons de vivre. « Volunteers », leur cinquième album, est une oeuvre plus sombre et plus politiquement engagée, le reflet d’une Amérique traversée par des tensions sociales intenses et d’un groupe d’artistes qui refuse de regarder ailleurs. C’est l’un des albums de rock les plus ouvertement politiques de la décennie, et c’est aussi l’un des plus musicalement riches de leur discographie.
Grace Slick est à son sommet. Sa voix, qui peut être douce comme de la soie ou tranchante comme du métal, possède une présence et une autorité qui en font l’une des chanteuses les plus impressionnantes du rock de l’époque. Elle partage le microphone avec Marty Balin, dont le timbre plus chaud et plus mélodique crée un contraste saisissant avec la précision acérée de Slick. Ensemble, ils forment une des plus belles équipes de chanteurs de l’histoire du rock américain.
Paul Kantner, le guitariste-compositeur principal du groupe, est l’architecte de la vision politique et artistique de l’album. Ses compositions reflètent les préoccupations de sa génération : la construction d’une nouvelle société basée sur des valeurs différentes, le désir de changement social pacifique, la conviction que l’art et la musique peuvent contribuer à une meilleure compréhension entre les êtres humains. Ces thèmes sont traités avec une sincérité et une intelligence qui transcendent les slogans.
Jorma Kaukonen à la guitare lead est au meilleur de sa forme sur cet album. Son style blues rock, influencé par le ragtime et le fingerpicking acoustique autant que par l’électricité, donne à la musique du groupe une profondeur et une texture que peu de groupes de la Bay Area pouvaient égaler. Ses solos sont des constructions narratives, pas de simples démonstrations techniques. Chaque note a sa place et sa raison d’être dans le contexte de la chanson.
« Volunteers », le titre d’ouverture, donne immédiatement le ton de l’album : une déclaration collective d’engagement, une invitation à participer à la construction d’un monde différent. Le texte de Kantner est direct et lyrique à la fois, évitant les clichés du discours politique pour trouver des images plus personnelles et plus évocatrices. La musique est à l’unisson de ce message : urgente, collective, portée par une section rythmique implacable.
« We Can Be Together » développe le même thème avec une ampleur orchestrale qui dépasse les limites habituelles du groupe. L’arrangement de cette chanson, avec ses harmonies vocales complexes et ses changements d’intensité dramatiques, montre Jefferson Airplane au sommet de son art collectif. C’est une chanson qui unit, qui rassemble, qui rappelle que la musique peut être un lieu de rencontre entre des gens très différents.
L’album bénéficie d’une production de Al Schmitt qui respecte le son live du groupe tout en lui donnant une densité et une présence qui manquaient parfois à leurs enregistrements précédents. La basse de Jack Casady est particulièrement bien traitée : on entend ses lignes avec une clarté qui révèle l’inventivité et la richesse harmonique de son jeu. Spencer Dryden à la batterie apporte un groove funk-rock qui ancre les compositions de Kantner dans un territoire physique et dansant.
David Crosby et Stephen Stills participent à l’album en tant qu’invités sur certains titres, apportant leurs harmonies vocales d’une qualité exceptionnelle à « Volunteers » et d’autres compositions. Cette collaboration entre les deux grands groupes de la scène de San Francisco et Los Angeles est un moment de communion musicale entre artistes qui se respectent profondément et qui partagent une vision de ce que la musique populaire peut accomplir.
Fun fact : Grace Slick avait préparé un discours pour l’inauguration présidentielle de Richard Nixon, auquel elle avait été invitée parce que son nom de jeune fille, Grace Wing, avait été confondu avec un autre invité sur la liste officielle. Elle prévoyait d’ajouter une poudre hallucinogène au thé prévu pour les invités. Ses amis l’en ont dissuadée au dernier moment. La Maison Blanche n’a réalisé son erreur que lorsque Grace Slick s’est présentée à l’entrée, et elle a été poliment mais fermement raccompagnée. L’anecdote reste dans les archives du rock comme l’une des tentatives d’infiltration culturelle les plus audacieuses de l’époque.
L’aspect le plus intéressant de « Volunteers » est la façon dont il capture Jefferson Airplane à une période de transition. « Surrealistic Pillow » (1967) était l’album de la découverte, de l’explosion créatrice. « Volunteers » est l’album de la maturité politique et artistique, de la prise de conscience que la créativité artistique peut et doit répondre aux conditions sociales qui la produisent. Ce mouvement de la célébration vers l’engagement est caractéristique de nombreux artistes de la fin des années 60, qui voient dans la musique non seulement un art mais une responsabilité.
L’album marque aussi la montée en puissance de Grace Slick comme compositrice à part entière. Son apport créatif au groupe, qui était déjà sensible sur les albums précédents, atteint ici un niveau nouveau. « Eskimo Blue Day », qu’elle co-écrit avec Kantner, est l’une des compositions les plus complexes et les plus ambitieuses de leur répertoire. Ses images de cycle naturel et de responsabilité environnementale, particulièrement avant-gardistes pour 1969, montrent une intelligence poétique et une sensibilité écologique qui étaient rares dans la musique populaire de l’époque.
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