1966 Album

Sunshine Superman

par DONOVAN

4,0
Sortie 1966
Artiste DONOVAN

Le Superman du folk psychedelique

Donovan Leitch arrive en 1966 avec une reputation ambigue. La presse britannique l’a baptise « le Dylan anglais » en 1965, ce qui est a la fois un compliment et un fardeau. Il joue de la guitare acoustique, il ecrit des chansons engagees, il affiche une posture de troubadour errant. La comparaison avec Dylan est facile, peut-etre trop facile. Sunshine Superman, sorti en juillet 1966 aux Etats-Unis, est la reponse de Donovan a tous ceux qui ne voient en lui qu’un imitateur : il prend un virage psychedelique et folk-jazz plusieurs mois avant que ses contemporains ne fassent la meme chose, et il le fait avec une elegance et un sens melodique qui lui sont entierement personnels.

Le titre « Sunshine Superman » est la chanson qui change tout. Produite par Mickie Most, elle n’a rien a voir avec le folk acoustique de ses debuts. Il y a une basse electrique profonde, des cuivres soul, une guitare acoustique qui cotoie une guitare electrique psychedelique, et par-dessus tout ca la voix de Donovan qui chante une declaration d’amour a Linda Lawrence, qui deviendra sa femme, sur un fond de references a Superman et a la philosophie orientale qui commence a traverser la pop anglaise de 1966.

Jimmy Page a la guitare, en session

Le musicien de session qui joue sur plusieurs titres de cet album s’appelle Jimmy Page. Il a vingt-deux ans et il est le guitariste de session le plus demande de Londres. Il jouera pour les Kinks, les Who, les Rolling Stones, Donovan, Tom Jones et des dizaines d’autres avant de co-fonder Led Zeppelin en 1968. Sa presence sur Sunshine Superman n’est pas clairement documentee dans les credits d’origine mais les musicologues s’accordent sur sa participation a plusieurs sessions de l’album.

John Paul Jones, futur bassiste de Led Zeppelin, a egalement travaille sur des sessions connexes de la meme periode avec Mickie Most. Le future Zeppelin se constitue en partie dans les studios londoniens de 1966, autour de producteurs comme Most et d’artistes comme Donovan qui donnent aux musiciens de session assez de latitude pour experimenter.

Mickie Most est le bon producteur au bon moment. Il a l’oreille pop, il sait construire un hit, mais il laisse suffisamment d’espace aux arrangements pour que l’album respire. « Season of the Witch » est peut-etre le meilleur exemple de cette collaboration : six minutes de blues hypnotique avec une ligne de basse obsedante, une guitare electrique qui tourne en boucle, et des paroles qui melangent le monde des fees celtiques et une paranoia douce qui appartient bien a l’esprit de 1966. Ce titre influence direct le rock lourd qui viendra dans les annees 1970.

La philosophie du sunshine

Donovan a rencontre les Beatles au printemps 1966. Il se retrouve dans le cercle qui gravitait autour de John Lennon et George Harrison, partageant leur interet pour le bouddhisme tibetain, la meditation transcendantale et les substances qui aidaient a explorer ces territoires. Cette influence se retrouve dans les textes de l’album, qui melangent un optimisme solaire (« Sunshine Superman », « The Trip ») avec des plongees dans un monde interieur plus sombre et plus complexe.

« Bert’s Blues » est une hommage direct a Bert Jansch, le guitariste folk ecossais qui a enseigne a Donovan les bases de son jeu acoustique. C’est une chanson qui sonne comme une conversation entre deux musiciens partageant une vision du folk qu’ils ont herite de Leadbelly et de Woody Guthrie mais qu’ils sont en train de transformer en quelque chose de specifiquement britannique et de specifiquement 1966.

« Legend of a Girl Child Linda » est la plus longue chanson de l’album, une ballade baroque qui utilise le clavecin et les cordes dans un contexte pop avant que ca devienne la mode en 1967. Linda Lawrence, la destinataire de cette chanson, etait une ancienne petite amie de Brian Jones des Rolling Stones. Elle avait un fils de Jones. Donovan et elle se sont mis ensemble pendant que Jones etait encore dans la vie de Linda, ce qui a cree une situation assez complexe dans les cercles de la scena musicale londonienne de l’epoque.

Le contexte de 1966 en Grande-Bretagne

L’ete 1966 en Grande-Bretagne est celui de la victoire en Coupe du monde de football, du Swinging London a son apogee, des boutiques de Carnaby Street et de King’s Road qui inventent la mode jeune, et d’une scene musicale qui produit plus d’innovations en quelques mois que n’importe quelle autre periode comparable. Donovan s’inscrit dans ce moment avec une sensibilite particuliere : il n’est pas le rocker enrage, pas l’art-rocker conceptuel, mais le poete-chanteur qui ramene la nature, les elfes, l’orient imaginaire et l’amour dans une musique pop qui commence a se prendre tres au serieux.

« Three King Fishers » illustre cette position : une comptine folklorique sur des personnages medievaux, chantee avec une sincerite totale, qui n’essaie pas d’etre autre chose que ce qu’elle est. Donovan ne cherche pas a etre avant-garde. Il cherche a etre vrai, et en 1966, cette sincerite un peu naive est exactement ce dont une partie du public a besoin face a l’ironie croissante de la scena rock.

L’album reste son declaration d’independance la plus nette. Apres avoir ete l’imitateur de Dylan, apres avoir ete le porte-voix de la protest song britannique, il devient ici quelque chose de plus insaisissable et de plus durable : un auteur de chansons qui habite ses propres images avec une conviction tranquille, et qui a la bonne grace d’appeler un guitariste nomme Jimmy Page quand il a besoin de quelqu’un pour electrifier le tout.

La note des passionnés

4,0 /5

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Sunshine Superman