Morning Again, Tom Paxton (1968) : le ménestrel de Greenwich Village face au Vietnam
En 1968, le monde brûle. Le Têt offensif au Vietnam secoue les certitudes américaines, Martin Luther King est assassiné en avril, Robert Kennedy en juin, et dans les rues de Chicago, la convention démocrate vire au bain de sang télévisé. C’est dans ce contexte de fracture civilisationnelle que Tom Paxton enregistre Morning Again, son quatrième album sorti en juin 1968 sur Elektra Records. Paxton n’est pas un inconnu : né à Chicago en 1937, installé à Greenwich Village au début des années soixante, il est de la même génération que Dylan, Phil Ochs, Pete Seeger, ces bardes qui ont décidé que la chanson était une arme politique aussi puissante que n’importe quel manifeste. Et cet album est son acte de résistance le plus abouti, le plus douloureux, le plus beau.
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La folk comme chronique du temps présent
Morning Again comprend dix chansons pour une durée de trente-trois minutes, produit par Peter K. Siegel. C’est la première fois que Paxton introduit des arrangements orchestraux dans son oeuvre, une décision audacieuse qui fait grincer quelques dents dans l’orthodoxie folk pure et dure, mais qui offre à ses chansons une ampleur nouvelle, une résonance émotionnelle supplémentaire. L’album s’ouvre sur Jennifer’s Rabbit, une berceuse déchirante, et se referme sur Now That I’ve Taken My Life, une méditation sombre sur l’aliénation moderne. Entre les deux, le morceau central, le plus radical, celui qui va circuler dans les cercles militants comme une bombe à retardement : Talking Vietnam Pot Luck Blues.
Cette chanson, dans la tradition du talking blues popularisé par Woody Guthrie et repris par Dylan, est une charge féroce contre l’absurdité de la guerre du Vietnam. Paxton y décrit avec une ironie cinglante la loterie de la conscription, les inégalités criantes d’un système qui envoyait les fils des pauvres mourir dans la jungle pendant que les fils des riches obtenaient des sursis universitaires. La chanson circulait déjà dans les campus américains avant même la sortie de l’album, portée par le bouche-à-oreille estudiantin. Paxton était l’un des rares artistes folk à maintenir une critique sociale aussi tranchante à une époque où beaucoup de ses contemporains viraient vers le rock électrique ou le folk-rock plus commercial.
Il y a dans Morning Again une galerie de personnages inoubliables : Mr. Blue, portrait d’un homme ordinaire broyé par le conformisme américain, Victoria Dines Alone, étude de la solitude féminine dans l’Amérique des années soixante, The Hooker, regard sans jugement sur une prostituée, Clarissa Jones, autre silhouette de femme saisie dans l’instant. Paxton a ce don particulier du romancier qui s’ignore : en trois minutes et quelques accords de guitare, il campe des personnages plus vrais que nature, avec une économie de moyens qui force le respect. Sa voix claire, jamais affectée, jamais dramatique, est l’instrument parfait pour ces histoires minuscules et universelles.
« Tom Paxton est le plus honnête de nos ménestrels. Il n’essaie pas de vous convaincre de quoi que ce soit : il vous raconte des histoires vraies, et c’est ça qui fait mal. » (Pete Seeger, cité dans Sing Out!, 1968)
L’album fut bien reçu dans les cercles folk et progressistes américains, mais passa largement inaperçu du grand public. Pourtant, Morning Again est un témoignage précieux d’une époque en ébullition, un instantané sonore de l’Amérique de 1968 dans toute sa complexité et sa douleur. Paxton ne cherchait pas le succès commercial : il cherchait la vérité, et il la trouvait, morceau après morceau, dans ces petites chroniques du quotidien américain. Elektra Records, le label de Tim Buckley, Love et des Doors, lui offrait un espace idéal pour ce genre de disques engagés, sérieux, indispensables.
Des décennies après sa sortie, Morning Again n’a pas pris une ride. Les questions qu’il pose sur la guerre, sur la justice sociale, sur la condition des exclus de l’Amérique prospère, résonnent avec une acuité troublante. Tom Paxton a continué à écrire et enregistrer pendant des décennies, mais cet album de 1968 reste l’un de ses sommets, le moment où la chronique folk et le sens politique se sont combinés de manière particulièrement lumineuse pour produire un disque qui est à la fois un document historique et une oeuvre d’art à part entière.
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