Sortie 1966
Artiste Tim HARDIN
Genres folk · folk rock · songwriter

Tim Hardin, « Tim Hardin 1 » : le chef-d’oeuvre maudit du folk américain

Il y a des destins qui ressemblent à des chansons de Tim Hardin : beaux, fragiles et brisés avant la fin. Tim Hardin est mort en 1980 d’une overdose d’héroïne, seul dans un appartement de Los Angeles, à l’âge de trente-neuf ans. Il avait derrière lui une des oeuvres les plus touchantes du folk américain et devant lui, si l’on peut dire, la certitude d’être davantage connu pour les reprises de ses chansons que pour ses propres enregistrements. Bobby Darin avait transformé « If I Were a Carpenter » en hit mondial. Rod Stewart avait fait de « Reason to Believe » un classique. Et Tim Hardin, le génie original, l’auteur des originaux, continuait à se perdre dans ses démons.

Mais en 1966, quand sort Tim Hardin 1, tout ça est encore dans le futur. Tim Hardin a vingt-cinq ans, il vient de Newport et d’un passé militaire douloureux, il a appris à jouer de la guitare dans des clubs obscurs et sur des scènes minuscules, et il vient d’enregistrer l’album de sa vie. Pas l’album de sa vie comme on dit pour n’importe quel disque commercial. L’album de sa vie vraiment, celui qui contient tout ce qu’il est, tout ce qu’il souffre, tout ce qu’il aime.

Le folk américain de 1966 est à un carrefour. Dylan vient de tourner le dos à l’acoustique pour embrasser l’électricité. Les Byrds ont inventé le folk-rock. Le monde change vite et les artistes doivent décider de quel côté de l’histoire ils vont se tenir. Tim Hardin, lui, choisit l’intimité. Pas par manque d’ambition, mais par conviction profonde que la vérité se dit mieux à voix basse que dans l’enceinte des stades.

« Je n’écris pas des chansons », disait-il. « J’écris des lettres que je ne peux pas envoyer. »

« Reason to Believe » ouvre l’album et on comprend immédiatement qu’on est en territoire différent. La chanson est construite sur une contradiction : le narrateur sait que la personne qu’il aime va lui mentir encore, va recommencer à le trahir, et pourtant il y croit toujours. « If you called me today, I’d get up and go », chante Hardin avec une voix qui tremble légèrement, comme si les notes elles-mêmes avaient du mal à tenir debout. C’est une chanson sur la faiblesse de l’amour, sur cette capacité qu’ont les êtres humains à se mentir à eux-mêmes pour continuer à vivre. Aucun arrangement sophistiqué ne peut raconter ça aussi bien qu’une voix et une guitare.

L’album a été produit par Erik Jacobsen, qui avait travaillé avec the Lovin’ Spoonful et qui avait compris que le meilleur service à rendre à Tim Hardin était de ne pas trop en faire. Les arrangements sont présents, discrets, des cordes légères qui soulignent sans alourdir. On entend du jazz dans la façon dont Hardin phrasé, dans ces petites syncopes rythmiques qui donnent l’impression que les mots arrivent une fraction de seconde avant ou après le temps, créant une tension douce qui ne se résout jamais complètement.

« If I Were a Carpenter » est la chanson la plus connue de l’album, celle qui sera reprise des dizaines de fois par des dizaines d’artistes. C’est une déclaration d’amour inversée : l’auteur se demande si la femme qu’il aime l’aimerait encore s’il était un simple artisan plutôt qu’un artiste. La chanson questionne la nature de l’amour, sa capacité à résister aux contingences sociales, aux différences de statut. Dans la bouche de Tim Hardin, avec cette voix qui porte en elle quelque chose d’irrémédiablement cassé, la question prend une urgence particulière. Ce n’est pas une question rhétorique. C’est une vraie question que se pose un homme qui ne se sent pas tout à fait à la hauteur de ce qu’on attend de lui.

La biographie de Tim Hardin est une de ces histoires américaines classiques qui commencent dans l’espoir et finissent dans la tragédie. Né en 1941 dans l’Oregon, il s’engage dans les Marines en 1958, est envoyé en Asie du Sud-Est dans les années qui précèdent la guerre du Vietnam. C’est là-bas, dit la légende, qu’il découvre l’héroïne. Il rentrera avec un talent musical exceptionnel et une dépendance qui ne le quittera plus jamais. Sa carrière entière sera racontée à travers ce prisme : le génie et le démon, le don et la malédiction.

Quand on écoute Tim Hardin 1 en connaissant cette histoire, l’album change de nature. Les chansons d’amour deviennent des chansons sur l’impossibilité de l’amour quand on est déjà amoureux d’autre chose. Les mélodies magnifiques deviennent des témoignages d’un homme qui sait quelque chose que ses auditeurs ne savent pas encore. Il y a dans la voix de Hardin une douleur qui dépasse la fiction des paroles. Ce n’est pas un acteur qui interprète la souffrance. C’est quelqu’un qui la vit en direct et qui a trouvé dans la chanson le seul moyen de la rendre supportable.

Pochette Tim Hardin 1 1966

L’album n’a pas été un grand succès commercial à sa sortie. Tim Hardin était trop singulier, trop peu formaté pour les hit-parades de 1966. Mais les musiciens l’ont entendu. Et c’est par eux que son influence s’est propagée. Rod Stewart, qui aimait les chansons qui disaient la vérité sur l’amour. Bobby Darin, qui voulait élargir son répertoire vers quelque chose de plus adulte. Plus tard, Johnny Cash, Rickie Lee Jones, Bryan Ferry. La liste des reprises de Tim Hardin ressemble à un registre des grands noms de la chanson anglophone du vingtième siècle.

Il y a neuf chansons sur Tim Hardin 1. Neuf chansons courtes, économes, sans un mot de trop. Le disque dure moins de trente minutes. Mais dans ces trente minutes, il se passe quelque chose qui ne ressemble à rien d’autre. C’est du folk, oui. C’est du blues, parfois. C’est de la chanson d’amour, souvent. Mais c’est surtout de la vérité mise en musique, ce truc rare et précieux que seuls quelques artistes atteignent dans leur vie. Tim Hardin l’a atteint une fois, pleinement, dans ce disque de 1966. Et pour ça, il mérite qu’on s’en souvienne.

— Discographie —

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