La genèse : le fantôme de Greenwich Village et l’âme perdue de Fred Neil
1965. Greenwich Village, Manhattan. Les pavés du quartier bohème résonnent encore des pas d’une révolution musicale qui vient à peine de commencer. Bob Dylan a déjà pris son envol. Joan Baez chante pour des milliers. Et dans les arrière-salles enfumées des clubs de Bleecker Street et MacDougal Street, ces deux artères qui donnent leur titre à l’album, un homme à la voix de baryton cosmique taille ses chansons dans le bois brut de l’expérience humaine. Cet homme, c’est Fred Neil. Et la plupart d’entre vous ne connaissent même pas son nom.
C’est l’injustice fondamentale de l’histoire du rock : Fred Neil est l’un des artistes les plus influents de sa génération, un songwriter de génie, et il est tombé dans les oubliettes de la mémoire collective avec une régularité qui ferait pleurer les dieux du blues. Pourtant, ses chansons sont partout. Everybody’s Talkin’ ? Harry Nilsson l’a rendue célèbre grâce à Midnight Cowboy. The Dolphins ? Tim Buckley en a fait sa propre religion. Candy Man ? Roy Orbison l’a adoptée.
Fred Neil naît en 1936 à Saint Petersburg, Floride. Fils d’un homme de spectacle, il traîne sa guitare et sa voix de contrebasse dans les clubs de Nashville avant d’échouer à New York, dans le microcosme fertil de Greenwich Village. C’est là, dans ces rues qui sentent l’espresso et la révolution, qu’il forge son style : un mélange de folk, de blues, de jazz, d’une mélancolie qui semble venir d’un endroit où la lumière ne pénètre jamais vraiment.
Bleecker & MacDougal est son second album, enregistré pour Elektra Records. La date, 1965, place l’album au cœur d’un des moments les plus fertiles de l’histoire musicale américaine. Et pourtant, pendant que le monde regardait Dylan et les Beatles, Fred Neil chantait dans son coin, dans une obscurité choisie qui finit par ressembler à une disparition.

Les morceaux : une descente dans les eaux noires du folk-blues
Dès les premières secondes de Bleecker & MacDougal, on comprend qu’on n’a pas affaire à un disque ordinaire. La voix de Fred Neil, grave, chaleureuse, dangereusement séduisante, vous prend par la main et vous emmène dans un endroit où les frontières entre le folk, le blues et le jazz fondent comme du beurre sur une plaque chaude.
Blues on the Ceiling ouvre le bal avec une nonchalance féline. Les cordes acoustiques se croisent dans une polyphonie naturelle, et cette voix… cette voix qui semble remonter des tréfonds de la terre, qui vibre avec la certitude des choses éternelles. À côté de Fred Neil, la plupart des chanteurs de folk sonnent comme des enfants qui s’amusent.
Candy Man est l’une des grandes compositions de Neil, une chanson sur le dealer de rêves, celui qui vend l’oubli et la douceur poison à ceux que le monde a blessés trop fort. La métaphore est évidente, mais Fred Neil la chante avec une telle tendresse désespérée qu’elle transcende le simple commentaire social pour toucher quelque chose d’universel.
Other Side of This Life est peut-être la pièce maîtresse de l’album. Cette envie d’ailleurs, ce désir d’échapper à la vie ordinaire, cette question lancinante de « qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté », Fred Neil la pose avec une urgence qui vous prend à la gorge. Le Jefferson Airplane en a fait une de leurs chansons signature. Fred Neil, lui, avait déjà tout dit.
L’accompagnement de John Sebastian, oui, ce même John Sebastian qui fondera les Lovin’ Spoonful, ajoute une dimension supplémentaire à l’album. Son harmonica pleure et rit en même temps, dans ce dialecte du Delta que Fred Neil a appris à parler couramment sans jamais avoir mis les pieds dans le Mississippi.
« Fred Neil chantait comme si chaque chanson était la dernière chose qu’il dirait avant de disparaître pour toujours. Et d’une certaine manière, c’était vrai. »
John Sebastian, Lovin’ Spoonful
Les coulisses : la légende de l’homme qui préférait les dauphins aux humans
La carrière de Fred Neil est l’une des plus mystérieuses et des plus tragiquement romantiques de toute l’histoire du folk américain. Au moment même où son influence s’étend, où des artistes comme Dylan et Donovan citent son nom avec révérence, Fred Neil commence à se retirer du monde de la musique.
La raison officielle : Fred Neil n’aime pas la route. Il n’aime pas les tournées. Il n’aime pas les interviews. Il n’aime pas ce que la machine musicale demande aux artistes. La raison officieuse : Fred Neil préfère les dauphins. Non, ce n’est pas une métaphore. À partir de la fin des années 1960, il s’installe à Coconut Grove, en Floride, et consacre la majeure partie de son temps et de son énergie à la protection des cétacés. Il cofonde le Dolphin Project avec Ric O’Barry, qui avait dressé les dauphins de la série Flipper.
Les sessions de Bleecker & MacDougal sont enregistrées dans une atmosphère décontractée qui reflète parfaitement l’état d’esprit de Greenwich Village à l’époque : des musiciens qui se retrouvent, qui improvisent, qui construisent quelque chose ensemble sans filet de sécurité. Vince Martin, qui avait déjà collaboré avec Neil sur un premier album, est présent. L’ambiance est celle des clubs, chaude, intime, légèrement enfumée.
Elektra Records, label de prédilection des artistes folk de l’époque (Joan Baez, Tim Buckley, Phil Ochs), comprend qu’elle tient quelque chose d’exceptionnel. Mais Fred Neil n’a que faire de la promotion. Il chante, il enregistre, et puis il disparaît.

L’héritage : le maître invisible qui a formé des générations
Mesurez l’influence de Fred Neil à l’aune de ceux qui lui doivent tout ou presque. Harry Nilsson, qui a fait de Everybody’s Talkin’ un classique immortel. Tim Buckley, qui a repris The Dolphins et en a fait sa propre prière laïque. Neil Young, qui cite Neil parmi ses influences fondatrices. Scott Walker, qui a absorb cette capacité à plonger dans les zones sombres de la psyché avec une nonchalance désarmante.
L’album Bleecker & MacDougal représente la quintessence du Greenwich Village sound, ce moment unique dans l’histoire américaine où le folk, le blues et le jazz se rencontraient dans des appartements surchauffés et des clubs minuscules pour créer quelque chose de complètement nouveau. Fred Neil était le centre de gravité invisible de tout cela, l’étoile sombre autour de laquelle orbitaient les étoiles visibles.
Il mourra en 2001, relativement obscur pour le grand public, mais vénéré par ceux qui savent. Son héritage est gravé dans la musique de quatre décennies sans qu’il ait jamais eu besoin de le revendiquer. Les dauphins de Coconut Grove avaient retenu toute son attention. La musique, elle, se débrouillait très bien sans lui.
Écouter Bleecker & MacDougal aujourd’hui, c’est mettre son oreille contre la paroi d’une époque disparue et entendre, encore, le battement de cœur d’une révolution culturelle. C’est entendre une voix qui ne ressemblait à aucune autre, qui cherchait quelque chose que la plupart des mortels n’osaient même pas nommer. Fred Neil a trouvé sa réponse dans les profondeurs marines. L’album, lui, reste en surface, une bouée lumineuse dans l’océan de la mémoire.
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