Our Mother the Mountain
par Townes VAN ZANDT
Il y a des artistes dont la grandeur est inversement proportionnelle à leur célébrité de leur vivant. Townes Van Zandt appartient à cette catégorie des génies marginaux , un homme dont les chansons sont reprises par Willie Nelson, Emmylou Harris, Steve Earle et des dizaines d’autres, mais qui lui-même n’a jamais vendu suffisamment de disques pour vivre confortablement. Our Mother the Mountain, sorti en 1969, est son deuxième album et l’un des plus beaux de sa discographie.
Townes Van Zandt est né en 1944 à Fort Worth, Texas, dans une famille aisée. Son enfance et son adolescence sont marquées par des troubles psychiatriques sévères , il sera hospitalisé et traité par des thérapies aujourd’hui considérées comme brutales, qui lui causeront des pertes de mémoire permanentes. Cette expérience , la perte de soi, l’enfermement, la reconstruction d’une identité à partir de fragments , est présente dans toute sa musique, dans cette mélancolie profonde et cette façon d’observer le monde avec un détachement léger qui n’est pas de l’indifférence mais de la distance acquise à travers la douleur.
Sa guitare , acoustique, fingerpicking, d’une précision et d’une sensibilité exceptionnelles , est le véhicule d’une écriture qui n’a pas d’équivalent dans la folk et la country américaines de l’époque. Les métaphores de Van Zandt sont à la fois ancrées dans le concret du Sud américain , les routes, les chevaux, le vent du Texas , et ouvertes sur une dimension spirituelle ou philosophique qui les universalise. Ses chansons parlent à tout le monde parce qu’elles partent d’un lieu tellement particulier qu’il devient archétypal.
« Kathleen » ouvre l’album avec une ballade d’amour d’une beauté à couper le souffle. La mélodie , simple, mémorable, hantée , est portée par une voix qui ne cherche pas l’effet, ne force rien, dit simplement ce qu’elle a à dire avec une conviction tranquille. C’est la marque de Van Zandt : cette tranquillité dans la douleur, cette façon de souffrir sans gémir, de pleurer sans larmes visibles.
« Second Lover’s Song » est une autre ballade d’une tendresse qui fait mal. Les arrangements de Jack Clement , producteur légendaire qui avait travaillé avec Johnny Cash chez Sun Records , laissent le maximum d’espace à la voix et à la guitare de Van Zandt. Cette décision de ne pas sur-produire, de faire confiance à la chanson seule, est l’une des grandes qualités de cet album.
Steve Earle dira de Townes Van Zandt qu’il était le meilleur auteur-compositeur du monde, « et deuxième c’est Bob Dylan. » C’est une hyperbole intentionnelle et révélatrice : Earle voulait dire quelque chose sur la façon dont Van Zandt atteignait des vérités humaines que Dylan, avec toute son intelligence et sa verve, n’atteignait pas toujours. Dylan est un poète de l’esprit, Van Zandt est un poète du coeur. La distinction est grossière mais elle dit quelque chose.
Emmylou Harris, qui reprendra plusieurs de ses chansons dans les années soixante-dix et quatre-vingt, a dit que Van Zandt écrivait les meilleures chansons d’amour qu’elle ait jamais entendues. Willie Nelson, qui reprendra « Pancho and Lefty » avec Merle Haggard pour en faire un numéro 1 country en 1983, a contribué directement à la reconnaissance tardive de Van Zandt. Ces reconnaissances par les pairs sont peut-être le seul luxe que Van Zandt s’est autorisé.
Townes Van Zandt mourra le 1er janvier 1997, à 52 ans, d’une crise cardiaque consécutive à ses excès. Il était en état de santé précaire depuis des années, vivant de manière nomade, incapable de gérer sa carrière ou ses finances, mais incapable aussi de s’arrêter d’écrire et de jouer. Ses derniers concerts, filmés dans ses dernières années, montrent un homme physiquement diminué mais musicalement intact , une voix et une guitare qui n’ont rien perdu de leur pouvoir.
Our Mother the Mountain est l’album d’un homme qui regardait le monde avec les yeux d’une douleur tranquille et qui le transformait en beauté. C’est un acte de générosité extraordinaire , prendre ce qui vous a blessé et en faire quelque chose qui peut consoler les autres. C’est ce que la grande musique fait. Et Townes Van Zandt le faisait mieux que presque n’importe qui d’autre de sa génération.
La vie de Townes Van Zandt , nomade, alcoolique, brisée à intervalles réguliers par la maladie et le manque , est inséparable de sa musique. On ne peut pas écouter ses chansons sans sentir le poids d’une existence qui a servi de combustible à ces compositions. Mais il serait réducteur de ramener toute l’oeuvre à la biographie. Van Zandt était aussi simplement un artisan exceptionnel de la chanson, capable de construire une mélodie mémorable, de trouver la rime juste, de raconter une histoire en trois couplets avec la précision d’un nouvelliste.
La production de Jack Clement sur cet album , et sur la plupart des albums de Van Zandt , est d’une discrétion exemplaire. Clement ne s’impose pas, ne surcharge pas, laisse la chanson exister dans son espace naturel avec le minimum de décoration nécessaire. C’est une décision rare dans l’industrie musicale des années soixante, époque où la production sophistiquée était souvent la norme. Mais pour Van Zandt, tout ajout aurait été une distraction.
Townes Van Zandt est l’héritier direct d’une tradition américaine qui remonte à Hank Williams et à Jimmie Rodgers , la tradition du chanteur country solitaire qui transforme sa douleur personnelle en art universel. Mais il est aussi quelque chose d’autre : un poète au sens plein du terme, un homme dont les images et les métaphores ont une vie propre indépendante de la mélodie qui les porte. Ses chansons peuvent être lues comme des poèmes. Très peu de chansons country ou folk américaines peuvent se permettre ça.
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