Everybody Knows This Is Nowhere
par Neil YOUNG
Six mois à peine après son premier album solo, Neil Young revient avec quelque chose de radicalement différent. Everybody Knows This Is Nowhere, sorti en mai 1969, est son premier album avec Crazy Horse , le groupe qui sera son complice le plus fidèle pendant toute sa carrière. Et c’est l’album qui révèle le vrai Neil Young : pas l’artiste orchestré du premier disque, mais le guerrier électrique, l’inventeur du « godfather of grunge », l’homme qui peut tenir un accord de guitare pendant dix minutes et vous garder en haleine à chaque seconde.
Crazy Horse est formé de Danny Whitten à la guitare rythmique, Billy Talbot à la basse et Ralph Molina à la batterie. Whitten en particulier sera une présence cruciale , son jeu de rythme, à la fois ancré et libre, crée exactement l’espace dont Young a besoin pour ses solos de guitare électrique. La relation Young-Whitten est celle de deux musiciens qui se comprennent sans avoir besoin de se consulter, dont le jeu combiné crée quelque chose que ni l’un ni l’autre ne pourrait créer seul.
« Cinnamon Girl » ouvre l’album sur un riff de guitare d’une simplicité trompeuse , deux accords, un tempo moyen, une mélodie mémorable. Mais dans la façon dont Young et Whitten jouent ensemble, dans la façon dont la basse de Talbot soutient le tout, il y a quelque chose d’organique et de vivant qui dépasse largement la simplicité apparente. C’est le paradoxe du rock de Young : la complexité de l’effet produit par la simplicité des moyens.
« Down by the River » est l’une des grandes épopées du rock de Young , neuf minutes d’une chanson qui refuse de finir, dont le solo de guitare , joué avec une distorsion et un delay qui feront école , semble improviser en temps réel une trajectoire émotionnelle qu’aucune partition n’aurait pu prescrire. C’est le rock expérimental au sens le plus noble : une expérience conduite sur scène et en studio avec les instruments du rock comme outils.
« Cowgirl in the Sand » développe la même formule dans une version encore plus longue , dix minutes de guitare électrique hypnotique sur un groove de Crazy Horse qui tourne sans jamais s’essouffler. Young ne répète jamais exactement , chaque passage du solo est légèrement différent du précédent, explorant un espace harmonique qui semble s’ouvrir à mesure qu’il joue.
La production de David Briggs , pragmatique, naturelle, sans effets , est le complement parfait de la musique. Briggs a compris avant tout le monde que la meilleure façon d’enregistrer Neil Young avec Crazy Horse était de s’effacer , de mettre les micros, d’enregistrer, et de ne pas intervenir. La spontanéité qu’on entend sur cet album n’aurait pas survécu à une production trop travaillée.
Danny Whitten mourra d’une overdose en novembre 1972, à 29 ans. Cette mort hantera Young , elle est à l’origine de son album Tonight’s the Night de 1975, l’un des albums les plus sombres et les plus bouleversants du rock. La façon dont Young traitera le deuil de Whitten dans sa musique , directement, sans fioriture, avec une brutalité émotionnelle qui n’admet pas la consolation , est l’une des marques les plus distinctives de son art.
Crazy Horse survivra à Whitten , Ralph Molina et Billy Talbot recruteront Frank Sampedro à la guitare rythmique et continueront à jouer avec Young pendant des décennies. Leurs albums ensemble , Rust Never Sleeps, Ragged Glory, Sleeps with Angels , forment un catalogue d’une cohérence et d’une qualité qui n’a que peu d’équivalents dans le rock contemporain.
Everybody Knows This Is Nowhere est le document d’origine de ce qui deviendra l’une des grandes collaborations du rock. L’album d’un homme et d’un groupe qui venaient de se rencontrer et qui avaient déjà compris qu’ils pouvaient faire quelque chose d’unique ensemble. Cette compréhension immédiate, cette chimie instantanée, est audible dans chaque mesure de cet album fondateur.
La dualité Neil Young acoustique / Neil Young électrique est l’une des constantes de sa carrière , et les deux albums de 1969 la posent clairement dès le début. Il alternera entre ces deux modes pendant toute sa vie, parfois dans le même album, parfois en consacrant des années entières à l’un ou à l’autre. Cette alternance n’est pas de l’indécision , c’est la reconnaissance que ces deux Young expriment deux aspects irréductibles de la même sensibilité.
Le son de Crazy Horse , épais, lent dans les tempos moyens même quand ça semble rapide, avec une qualité d’improvisation live même en studio , a donné à Young un cadre d’expression électrique qu’il n’a jamais voulu remplacer par quelque chose de plus sophistiqué. D’autres guitaristes de sa génération ont fait évoluer leur son vers plus de complexité, plus de production. Young est resté fidèle à Crazy Horse comme à une vérité fondamentale.
Ce disque précède de peu l’entrée de Young dans Crosby, Stills, Nash and Young , le supergroupe qui lui vaudra sa plus grande audience commerciale. Mais c’est avec Crazy Horse qu’il se sentira toujours le plus lui-même. « Down by the River » et « Cowgirl in the Sand » sont des pièces qu’il jouera pendant toute sa carrière, les réinventant à chaque tournée, prouvant que les meilleures chansons ne finissent jamais vraiment.
Les concerts de Neil Young avec Crazy Horse dans les années soixante-dix et quatre-vingt , dont certains ont été capturés dans le documentaire Rust Never Sleeps de 1979 , montrent à quel point la musique de Everybody Knows This Is Nowhere avait une vie scénique exceptionnelle. « Down by the River » en concert pouvait durer vingt minutes sans jamais perdre en intensité. C’est le signe d’une musique qui existait pleinement dans le temps, pas seulement dans l’espace d’un enregistrement studio.
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