The Band, The Band (1969) : l’Amerique profonde comme vous ne l’avez jamais entendue
22 septembre 1969. Au milieu de tout ce bruit, de toute cette agitation, de tout ce futur qui s’invente a grande vitesse, cinq musiciens sortent un disque qui semble venir d’un autre temps. D’une Amerique qui existait avant les autoroutes et la television, avant les guerres modernes et les rock stars. Ce disque, c’est le second album de The Band, sobrement intitule The Band. Et si vous voulez comprendre pourquoi certains journalistes ont dit, en 1969, qu’il etait le plus grand album americain jamais enregistre, vous devez poser votre livre, fermer les yeux, et ecouter « The Night They Drove Old Dixie Down » du debut jusqu’a la fin. Trois minutes et trente secondes qui contiennent toute l’histoire du pays, toute sa gloire et toute sa douleur.
The Band, c’est cinq hommes que tout separe et que la musique reunit. Robbie Robertson, le Canadien ontarien, fils d’un pere juif et d’une mere Mohawk, le compositeur genial qui ecrit presque toutes les chansons. Levon Helm, l’Arkansien pur souche, le seul Americain du groupe, batteur d’une sensualite terreuse et chanteur dont la voix porte en elle toute la memoire du Sud profond. Richard Manuel, pianiste d’une delicatesse renversante dont la voix de tenor fait pleurer sans crier gare. Rick Danko, le bassiste bondissant et souriant qui joue comme s’il dansait. Garth Hudson, l’organiste, le plus discret, le plus savant, dont les claviers dessinent l’espace sonore dans lequel tous les autres evoluent librement. Ces cinq-la se connaissent depuis la fin des annees 50, ont joue derriere Ronnie Hawkins pendant des annees, puis derriere Bob Dylan lors de la tournee mondiale de 1965-66. En 1967, retires a Woodstock, ils commencent a enregistrer leurs propres chansons. C’est la que tout commence vraiment.

La nuit ou Old Dixie s’est effondree
« The Night They Drove Old Dixie Down » est l’une des grandes chansons de l’histoire de la musique americaine. Pas du rock, pas du folk, pas du country. De la musique americaine dans son sens le plus large et le plus profond. Robbie Robertson ecrit cette chanson du point de vue de Virgil Kane, un soldat du Sud qui voit son monde s’effondrer en 1865. Ce n’est ni un eloge ni un manifeste politique. C’est une elegie pour les vaincus, une meditation sur la defaite et la perte qui transcende son contexte historique pour toucher a quelque chose d’universel dans la condition humaine. Levon Helm chante avec une conviction dechirante, comme si c’etait son propre grand-pere qu’il evoquait. Techniquement, ce n’est pas si loin de la verite : Helm vient d’Arkansas, il a grandi avec ces histoires dans les os. « Like my father before me, I will work the land / And like my father before me, who took a rebel stand. » On ne chante pas ces mots avec autant d’ame si on n’y croit pas de tout son etre.
« Up on Cripple Creek » est le single, le plus accessible, le plus dansant. Garth Hudson joue du clavinet avec un son craquant et nerveux qui annonce les futures guitares funk de la decennie suivante. Levon Helm raconte une histoire d’amour louche avec une fille qui s’appelle Bessie, et la chanson file comme un train de marchandises dans la nuit du Sud. « Rag Mama Rag » est une jubilation pure, presque du jug band, avec des harmonies vocales entrelacees et une section rythmique qui swingue comme personne d’autre a cette epoque. « King Harvest (Has Surely Come) » referme l’album sur une note plus sombre, portrait d’un metayer qui rejoint un syndicat ouvrier par necessite, chanson quasi-politique d’une force tranquille et implacable.
L’album a ete enregistre dans la piscine couverte de la maison d’ete de Sammy Davis Jr. a Malibu, Californie. Detail savoureux : un crooner de Las Vegas prete son bassin de natation vide a cinq musiciens pour qu’ils y enregistrent les chroniques de l’Amerique rurale du XIXe siecle. L’Amerique a ses mysteres et ses miracles. Rolling Stone classe l’album a la 45e place des 500 plus grands disques de tous les temps. Time magazine le nomme album de l’annee 1969. Bob Dylan, qui les connait mieux que quiconque, a declare que c’etait les meilleurs musiciens de scene avec lesquels il ait jamais joue.
Quand ils donneront leur concert d’adieu le 25 novembre 1976, le Last Waltz filme par Martin Scorsese, ils inviteront Dylan, Van Morrison, Muddy Waters, Neil Young, Eric Clapton, Joni Mitchell. C’est dire le respect qu’ils commandent. Et tout cet heritage immense trouve sa source ici, dans cet album de septembre 1969, dans ces chansons qui parlent d’un pays que la plupart n’ont jamais vu et dont ils portent pourtant la nostalgie sans l’avoir jamais connu.
Ce qui distingue The Band de tous leurs contemporains, c’est leur rapport au temps. Quand tout le monde regarde vers l’avenir, vers la technologie, vers les nouvelles formes sonores que l’ere electronique va rendre possibles, The Band regarde dans le retroviseur avec une intensite et une lucidite qui force l’admiration. Ils ne font pas de la musique nostalgique au sens pejoratif du terme. Ils font de la musique enracinee, profondement connectee aux sources de la tradition americaine, et c’est precisement cette connexion qui lui donne sa force et son eternite. Un demi-siecle apres sa parution, The Band sonne aussi vrai, aussi vivant, aussi necessaire qu’au premier jour. C’est la definition meme d’un classique. Pas un disque pour son temps mais un disque pour tous les temps, pour tous ceux qui ont besoin de se souvenir d’ou vient la musique americaine.
« The Band a invente l’Amerique. Pas celle qui existait, mais celle qu’on aurait voulu qu’elle soit. Et ils l’ont fait avec des chansons. » (Greil Marcus, Mystery Train)
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