John Wesley Harding
par Bob DYLAN
Bob Dylan : John Wesley Harding, ou le silence après la tempête
Il y a un moment dans l’histoire du rock où tout le monde regarde dans la même direction, vers le psychédélisme en fleur, vers San Francisco et ses acides, vers Londres et ses studios d’enregistrement transformés en laboratoires de sons impossibles, vers Sgt. Pepper et ses orchestrations délirantes, et dans ce moment-là, Bob Dylan fait exactement le contraire de tout le monde. Il s’installe dans une petite ville de l’État de New York, il sort une guitare acoustique et une harmonica, et il enregistre l’album le plus dépouillé, le plus austère, le plus délibérément anti-psychédélique de l’année 1967.
Ce disque s’appelle John Wesley Harding. Il sort le 27 décembre 1967, comme un cadeau de Noël empoisonné offert à une époque qui ne savait plus quoi faire de la simplicité. Et il va changer le cours de la musique populaire aussi sûrement que les albums les plus ambitieux et les plus coûteux de cette même année.
L’accident, la retraite, la légende
Pour comprendre John Wesley Harding, il faut d’abord comprendre ce qui précède. Le 29 juillet 1966, Bob Dylan tombe de sa moto sur une route près de Woodstock, dans l’État de New York. La nature exacte de l’accident reste mystérieuse : certains parlent d’une fracture de vertèbres cervicales, d’autres minimisent les blessures physiques et insistent sur la fatigue mentale d’un homme qui avait enchaîné des tournées épuisantes, des pressions médiatiques insupportables, une transformation artistique vertigineuse en l’espace de trois ans, de The Freewheelin’ à Blonde on Blonde, qui représente l’un des arcs créatifs les plus fulgurants de l’histoire de la musique populaire.
Ce qui est certain, c’est que l’accident donne à Dylan une excuse qu’il cherchait peut-être : se retirer. Pendant dix-huit mois, il disparaît presque totalement de la vie publique. Il s’installe avec sa famille à Woodstock, il peint, il lit, il joue de la musique dans la cave d’une maison louée à ses musiciens, la fameuse Big Pink où naîtront les Basement Tapes avec The Band. Et surtout, il pense. Il réfléchit à ce qu’il veut faire de sa musique, à ce qu’il veut dire, à qui il veut être.
Nashville, novembre 1967 : trois jours pour l’éternité
L’album est enregistré en novembre 1967 à Nashville, en trois sessions éclair. Trois musiciens seulement : Dylan à la guitare et à l’harmonica, Charlie McCoy à la basse, Kenny Buttrey à la batterie. Pas de claviers, pas de cuivres, pas d’arrangements sophistiqués. La production de Bob Johnston est à l’avenant : minimale, directe, fidèle à l’esprit d’un enregistrement live en studio. En un temps où les Beatles passaient des centaines d’heures dans les studios d’Abbey Road pour créer Sgt. Pepper, Dylan boucle son album en quelques sessions de quelques heures chacune.
Ce dépouillement radical est un acte politique autant qu’esthétique. Dylan dit à l’industrie musicale, aux médias, à ses fans les plus hardcores : vous vouliez que je sois le porte-parole de ma génération, le poète électrique du psychédélisme, le barde amplifié de la contre-culture. J’ai décidé de ne rien de tout ça. J’ai décidé d’être un chanteur qui raconte des histoires simples, avec des mots simples, sur des mélodies simples. Et si ça ne vous convient pas, c’est votre problème.
« Ces chansons viennent directement. Il n’y a pas de symbolisme caché. Il y a l’image. Il y a le sens. C’est tout. » Bob Dylan, 1968
John Wesley Harding : l’hors-la-loi comme modèle moral
Le personnage qui donne son titre à l’album est un hors-la-loi du Far West, un réel John Wesley Hardin (Dylan a ajouté un g à son nom, délibérément ou non) qui vécut au Texas dans les années 1870 et fut présenté dans la presse de l’époque comme un Robin des Bois armé d’un Colt. Dylan s’empare de ce mythe américain et en fait le premier de ses portraits de marginaux moralement ambigus : pas tout à fait hors-la-loi, pas tout à fait saint, quelque part dans cet espace inconfortable où se tiennent les vraies figures de légende.
Toutes les chansons de l’album fonctionnent sur ce registre. As I Went Out One Morning est une allégorie qui ressemble à une ballade de troubadour médiéval. I Am a Lonesome Hobo est une méditation sur l’orgueil et ses conséquences dignes des paraboles bibliques. I Pity the Poor Immigrant résonne d’une humanité simple et directe qui vous prend à la gorge sans jamais vous prévenir. Dylan a lu la Bible pendant son isolement à Woodstock, et ça s’entend. Pas de manière pieuse ou moralisatrice, mais dans cette façon de faire parler les personnages avec l’économie et la précision des auteurs de l’Ancien Testament.
All Along the Watchtower : la chanson que Hendrix a rendue immortelle
Il y a un paradoxe délicieux dans l’histoire de All Along the Watchtower : c’est une chanson de Dylan, mais c’est Jimi Hendrix qui en a donné la version définitive. Dylan lui-même en convient et joue depuis lors la chanson à la manière d’Hendrix plutôt qu’à la sienne propre. Ce n’est pas une concession de défaite. C’est la reconnaissance qu’une grande chanson appartient finalement à celui qui la comprend le mieux, pas nécessairement à celui qui l’a écrite.
Dans la version de Dylan sur cet album, la chanson est un diamant brut : deux accords principaux, une mélodie déhanchée, des paroles qui semblent sortir d’un prophète vétérotestamentaire égaré dans un roadhouse du Midwest. There must be some way out of here, said the joker to the thief. Ces images de joker et de voleur, cette tour de guet dans la nuit, ces cavaliers qui approchent dans le vent : Dylan a créé une mythologie en cinq strophes, ce que d’autres n’arrivent pas à faire en cinq albums.
L’influence silencieuse : le country rock est né ici
L’héritage de John Wesley Harding se mesure à l’aune de ce qu’il a inspiré. En réponse à cet album, les Beatles enregistreront des sessions acoustiques qui nourriront The White Album. Mais surtout, cet album ouvre la voie à tout ce que la fin des années 1960 et les années 1970 produiront de meilleur en matière de country rock : The Band, Gram Parsons, les Flying Burrito Brothers, les Eagles dans leurs meilleurs moments. Dylan a montré que la simplicité n’était pas un aveu de faiblesse mais une forme de sophistication supérieure, que les racines de la musique américaine, le folk, le country, le blues acoustique, étaient un terreau encore fertile si on les abordait avec honnêteté.

John Wesley Harding est l’album que Dylan a enregistré pour lui-même, pour sortir d’une pression qui l’écrasait, pour retrouver quelque chose d’essentiel dans la musique qu’il avait failli perdre dans la surenchère créative des années précédentes. C’est peut-être pour ça que c’est l’un de ses albums les plus sincères, les plus durables, les plus recommandables à quiconque cherche à comprendre ce que la musique populaire peut faire quand elle décide de choisir la vérité plutôt que le spectacle. Cinquante-sept ans après, il sonne comme un message dans une bouteille qu’on vient juste de trouver sur une plage désolée. Et le message est toujours d’une clarté absolue.
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