Il y a des albums qui n’ont pas besoin d’être défendus, expliqués ni mis en contexte parce qu’ils parlent d’eux-mêmes avec une clarté et une force qui transcendent toute analyse. « Blood on the Tracks » de Bob Dylan, sorti en janvier 1975, est l’un de ces albums. Ce n’est pas seulement l’un des meilleurs albums de Dylan. C’est l’un des meilleurs albums jamais enregistrés, point. Une collection de dix chansons qui disent quelque chose sur l’amour, la perte, le temps et la mémoire avec une précision et une beauté que le langage des superlatives ordinaires ne suffit pas à rendre.
L’album a une histoire d’enregistrement complexe qui dit quelque chose sur la façon dont Dylan travaille. Les sessions originales ont eu lieu à New York en septembre 1974, avec des musiciens de studio new-yorkais. Dylan a enregistré tout l’album en quelques jours, dans une concentration et une fluidité qui étonnent ceux qui ont assisté aux sessions. Puis, à la fin de l’année, en décembre, il a rappelé certaines chansons et les a réenregistrées à Minneapolis avec des musiciens locaux, dont son frère David Zimmerman qui a participé à la production. Cinq chansons sur dix ont été remplacées par les versions de Minneapolis, plus vives et plus immédiates que les versions new-yorkaises plus dépouillées.
« Tangled Up in Blue » ouvre l’album avec l’une des nappes d’images les plus denses et les plus lumineuses que Dylan ait jamais créées. La chanson raconte une histoire sur six couplets sans jamais la raconter de façon linéaire : les lieux changent, les perspectives changent, le temps se dilate et se contracte, et pourtant quelque chose reste constant, une ligne émotionnelle qui traverse tout et qui donne à la chanson son unité profonde. Dylan jouait avec le point de vue narratif depuis ses débuts, mais jamais de façon aussi systématique et aussi fructueuse.
« Simple Twist of Fate » est peut-être la chanson la plus directement lyrique de l’album, celle où la beauté de la mélodie et la précision des images coexistent avec le moins de friction entre les deux. La façon dont Dylan chante « a simple twist of fate » à la fin de chaque couplet, avec ces variations légères qui font que la même phrase dit quelque chose de légèrement différent à chaque répétition, est un exemple de ce que le phrasé vocal peut faire que l’écriture seule ne peut pas accomplir.
« Idiot Wind » est la chanson la plus longue et la plus intense de l’album, neuf minutes d’une intensité émotionnelle qui ne faiblit jamais. Dylan y utilise un registre à la fois furieux et mélancolique, passant d’une adresse à la deuxième personne (vous, lui, elle, eux) à la première personne avec des changements de perspective qui créent une ambiguïté productive sur qui parle et à qui. La chanson dit quelque chose sur la communication et son échec, sur les malentendus qui s’accumulent jusqu’à créer une distance irréductible entre deux personnes.
« Shelter from the Storm » est un contrepoint doux aux tensions de « Idiot Wind », une parabole biblique sur le refuge que certaines personnes peuvent représenter à des moments difficiles. La mélodie est simple et immédiatement mémorisable, les images sont concrètes et visuelles, et Dylan chante avec une tendresse et une reconnaissance sincères. C’est l’une de ses grandes chansons d’amour, dans le sens le plus large et le moins sentimental du terme.
« Lily, Rosemary and the Jack of Hearts » est la pièce narrative la plus élaborée de l’album, un western littéraire de huit couplets qui raconte une histoire de casino, d’amour et de destin avec la précision d’une nouvelle courte. Dylan s’y révèle comme le romancier qu’il aurait pu être s’il avait choisi la prose plutôt que la chanson : les personnages sont précisément dessinés, les actions se succèdent logiquement, le dénouement est à la fois surprenant et inévitable.
« If You See Her, Say Hello » et « You’re Gonna Make Me Lonesome When You Go » montrent deux faces différentes de l’album : la première est mélancolique et distante, adressée à quelqu’un qu’on a perdu de vue mais qu’on n’a pas oublié. La seconde est plus directe et plus immédiate, une chanson sur la tristesse à venir plutôt que sur la tristesse présente, écrite dans l’anticipation de la séparation plutôt que dans la séparation elle-même.
« Blood on the Tracks » a été enregistré à un moment de transition dans la vie personnelle et artistique de Dylan, et cette transition imprègne chaque chanson de l’album d’une urgence et d’une authenticité qu’on entend rarement dans la musique populaire. Dylan n’a jamais dit explicitement que l’album était autobiographique. Mais l’émotion est réelle, et c’est tout ce qui compte. Cinquante ans après sa sortie, ces dix chansons continuent de parler à ceux qui les écoutent avec la même clarté et la même force qu’au premier jour.
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