Sortie 1976

Warren Zevon est l’un des grands écrivains du rock américain, et son album éponyme de 1976 est le document qui établit ce constat avec une clarté définitive. Né à Chicago en 1947 et élevé en Californie, Zevon avait passé les années précédentes à travailler comme musicien de session, pianiste d’accompagnement et auteur-compositeur pour d’autres artistes avant que Jackson Browne, son ami et voisin de Laurel Canyon, ne le convainque d’enregistrer ses propres chansons pour Asylum Records. Ce qu’il a apporté en studio était un répertoire d’une richesse et d’une originalité qui ont immédiatement frappé tous ceux qui l’ont entendu.

La production de Jackson Browne est l’une des plus belles réussites de l’album. Browne comprenait ce que Zevon faisait parce qu’il faisait des choses similaires dans sa propre musique : des portraits de personnages précis, des histoires ancrées dans les rues et les moeurs de la Californie des années soixante-dix, une façon d’observer la réalité avec un oeil à la fois affectueux et légèrement ironique. Mais là où Browne tendait vers la douceur et la mélancolie, Zevon préférait l’excès et l’humour noir, les personnages pittoresques et les situations absurdes.

« Frank and Jesse James » ouvre l’album avec l’un des portraits historiques les plus réussis de Zevon. Les hors-la-loi James, transposés dans un récit qui mêle les faits historiques à l’imagination romanesque, sont traités avec la sympathie particulière que Zevon réservait toujours aux perdants magnifiques, à ceux qui choisissaient la liberté à n’importe quel prix.

« Poor Poor Pitiful Me » est la chanson la plus directement drôle de l’album, une plainte comique qui dit les malheurs d’un homme dont la vie sentimentale est un désastre permanent. Zevon s’y moque de lui-même avec une générosité qui transforme ce qui aurait pu être du nombrilisme en quelque chose d’universellement reconnaissable. Linda Ronstadt en a enregistré une version mémorable l’année suivante, ce qui a contribué à faire connaître le nom de Zevon à un public plus large.

« Mohammed’s Radio » est peut-être la chanson la plus mystérieuse et la plus poétique de l’album. Elle tourne autour d’une image : partout dans le monde, des gens écoutent la même radio mystérieuse qui joue une musique qui dit quelque chose sur leur condition commune. L’image est à la fois concrète et métaphorique, et Zevon la chante avec une gravité qui dit qu’il prend cette métaphore au sérieux.

« The French Inhaler » est un portrait de l’actrice aspirante à Hollywood, la fille qui arrive avec des rêves et qui découvre la réalité d’une industrie qui ne tient pas ses promesses. Zevon la décrit avec une précision et une compassion qui font de cette chanson un document social autant qu’une oeuvre musicale. La scène de Los Angeles des années soixante-dix, avec ses fêtes de piscine et ses espoirs déçus, n’a jamais été aussi précisément capturée que dans les meilleures chansons de cet album.

« I’ll Sleep When I’m Dead » est l’une des déclarations d’existence les plus directes de l’album, une chanson sur le refus de ralentir et de se plier aux exigences d’une vie ordinaire. Zevon la chante avec une énergie qui rend crédible l’engagement qu’elle exprime.

« Desperados Under the Eaves » ferme l’album sur l’un des moments les plus beaux et les plus mélancoliques. Une description d’un après-midi dans un motel bon marché de Los Angeles, les desperados de la chanson sont moins des bandits que des rêveurs qui regardent le monde se passer derrière leurs fenêtres. L’orchestration finale, avec les choeurs qui entrent progressivement pour former un mur de son qui emporte tout, est l’un des arrangements les plus efficaces de l’album.

Les musiciens qui entourent Zevon sur cet album représentent le gratin de la scène rock de Laurel Canyon : Lindsey Buckingham, Don Henley, Glenn Frey, Carl Wilson et beaucoup d’autres apportent leurs voix et leurs instruments avec une générosité qui dit l’admiration de leurs pairs pour ce qu’il faisait. Cet album est leur validation collective d’un artiste qui méritait d’être entendu.

L’influence de Warren Zevon sur les générations de songwriters qui ont suivi est profonde et souvent reconnue explicitement. Bruce Springsteen a dit que Zevon lui avait montré que les chansons pouvaient raconter des histoires de personnages complexes sans en faire une déclaration de style. Bob Dylan l’admirait. Tom Petty aussi. Ce réseau d’admiration dit quelque chose sur la qualité de l’album éponyme de 1976 : il parlait à ceux qui savaient écouter. La maladie qui l’a emporté en 2003 lui a donné l’occasion d’enregistrer un dernier album, « The Wind », qui a été salué comme une oeuvre testamentaire d’une dignité remarquable. Mais c’est cet album de 1976 qui disait déjà qui il était, avec cette façon de regarder le monde de biais et d’en faire des chansons que personne d’autre ne savait écrire.

Warren Zevon a représenté dans la scène de Laurel Canyon quelque chose que peu d’autres artistes de ce milieu pouvaient offrir : un regard qui ne cherchait pas à embellir ni à simplifier, mais à saisir la réalité avec tout son désordre et son humour involontaire. C’est cette qualité rare qui fait que son album de 1976 continue d’être découvert et chéri par de nouveaux auditeurs.

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Warren Zevon