Le Loup-Garou ressuscité : retour sur « Sentimental Hygiene »
Imaginez un peu le tableau. 1987. Cinq ans que Warren Zevon n’a pas pondu le moindre album studio. Cinq ans de purgatoire, de bouteilles vidées, de contrats foutus en l’air, de virées dans les bas-fonds de la vie de rock star ratée. Le type qui avait offert au monde « Werewolves of London », ce hit malade aux hurlements de loup-garou en goguette dans le West End londonien, semblait condamné à finir en anecdote pour quiz musical. Et puis non. Le 29 août 1987, Virgin Records balance « Sentimental Hygiene », sixième album d’un mort-vivant qui refuse de crever. Premier disque sobre du bonhomme, sec comme un coup de trique, drôle comme un enterrement réussi. Le retour du roi cynique de la chanson américaine, celui qui écrivait des romans noirs de trois minutes pendant que les autres alignaient des bluettes pour radio FM.
Car il faut le dire tout net : Zevon n’est pas un songwriter comme les autres. C’est un styliste, un lettré qui aurait pu écrire des polars, un type capable de glisser de l’humour macabre entre deux accords majeurs sans jamais se départir de ce ricanement glacé qui est sa signature. Ici, sobre depuis le milieu des années 80, il ne fait pas dans la rédemption pleurnicharde. Au contraire. Il transforme sa propre désintox en matériau comique. Du grand art.
R.E.M. en groupe d’accompagnement : le braquage du siècle
Voilà le détail qui fait saliver tout fétichiste du disque. Le backing band de « Sentimental Hygiene », c’est R.E.M. Presque au grand complet. Peter Buck à la guitare, Mike Mills à la basse, Bill Berry à la batterie : la section rythmique la plus cool de l’Amérique underground des eighties est venue prêter ses muscles au vieux loup. Et tant qu’à faire, Michael Stipe lui-même pousse la chansonnette en harmonie sur « Bad Karma ». Les gamins d’Athens, Géorgie, en pleine ascension vers la gloire planétaire, qui se mettent au service du vétéran cabossé : c’est presque trop beau. Le résultat sonne ferme, charpenté, avec cette colonne vertébrale rock qui empêche Zevon de partir dans ses délires de crooner suicidaire. À l’époque, le bonhomme et les trois R.E.M. en profitent même pour enregistrer en douce un album de reprises sous le nom de Hindu Love Gods. Quand on tient le bon groupe, autant en profiter.
Mais attendez, la liste des invités ne s’arrête pas là, et c’est là que ça devient indécent. Sur « The Factory », c’est Bob Dylan en personne qui souffle dans l’harmonica. Sur le morceau-titre, Neil Young dégaine sa guitare solo, et sa façon de torturer six cordes colle parfaitement à l’ambiance fielleuse du truc. Don Henley vient harmoniser, Jennifer Warnes prête sa voix, et même Flea, le bassiste sauteur des Red Hot Chili Peppers, débarque pour poser la basse de « Leave My Monkey Alone ». Un casting pareil sur un disque de revenant, ça ne se commande pas : ça se mérite. Et ça prouve une chose, une seule : dans le milieu, tout le monde savait que Zevon était un génie. Restait à ce que le public daigne s’en souvenir.
« Detox Mansion » : rigoler de sa propre cure
Le sommet de l’album, le morceau qui résume tout l’esprit du bonhomme, c’est « Detox Mansion ». Zevon y chronique son séjour en clinique de désintoxication avec un sens de l’autodérision noire à pleurer de rire. Il s’imagine en train de ratisser les feuilles et de sortir les poubelles avec Liza Minnelli et Elizabeth Taylor, comme si la cure de désintox était devenue le nouveau country club des célébrités amochées. C’est cynique, c’est cruel, c’est surtout follement lucide. Là où n’importe quel autre rocker aurait pondu une ballade larmoyante sur sa rédemption, Zevon transforme l’épreuve en numéro de stand-up funèbre. Voilà toute la différence entre un artisan et un poète : le second sait que le pire ennemi du désespoir, c’est encore une bonne blague.
Et puis il y a « Boom Boom Mancini », brûlot rock dédié au boxeur Ray Mancini, inspiré de son combat tragique. Zevon, fasciné par la violence et les destins fracassés, signe là un hymne aux poings serrés, un truc qui cogne sec et qui refuse la morale facile. Le mec n’a jamais eu peur des sujets qui dérangent. La boxe, la mort, l’alcool, le karma pourri : son terrain de jeu, ce sont les zones d’ombre que les autres préfèrent contourner.
Un disque qui n’a pas pris une ride
Les critiques ne s’y sont pas trompées. AllMusic lui colle 4,5 étoiles, l’intraitable Robert Christgau lâche un A moins (ce qui, chez ce pisse-froid légendaire, équivaut à une standing ovation). Pas mal pour un type qu’on enterrait déjà. « Sentimental Hygiene » reste à ce jour l’un des grands disques de la deuxième moitié des eighties, une décennie pourtant noyée sous les synthés clinquants et les coupes de cheveux improbables. Zevon, lui, joue la carte du songwriting littéraire, de la plume affûtée, des chansons qui racontent vraiment quelque chose.
Le génie de Warren Zevon, c’est d’avoir compris que la sobriété ne tuerait pas son humour noir. Au contraire, elle l’a aiguisé. Débarrassé des brumes de l’alcool, il voit tout plus clairement, et ce qu’il voit le fait ricaner de plus belle. Disque du retour, disque de la deuxième chance, « Sentimental Hygiene » est surtout la preuve qu’on peut se relever de l’enfer sans renoncer à sa méchanceté ni à son style. Quinze ans avant que le cancer ne l’emporte pour de bon, le loup-garou prouvait qu’il avait encore les crocs. Allez réécouter ce disque toutes affaires cessantes. Vous me remercierez. Ou pas. Zevon, lui, s’en fichait royalement, et c’est précisément pour ça qu’on l’aime.
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