1987 Album

Tunnel of Love

par Bruce SPRINGSTEEN

4,0
Sortie 1987
Genres rock/pop rock

Après le big bang, Bruce range les drapeaux et sort le canif à l’âme

Souvenez-vous de 1984. « Born in the U.S.A. » cartonne sur la planète entière, sept singles dans le Top 10, des stades pleins à ras bord, un bandana rouge, un jean délavé et un fessier devenu propriété publique. Bruce Springsteen est alors le Boss absolu, le mec que Ronald Reagan tente de récupérer sans avoir capté un mot de ses paroles. Le triomphe maximum. Et c’est exactement là, au sommet, que notre homme décide de tout couper. En 1987, au lieu de remettre une pièce dans le juke-box à hymnes, il publie « Tunnel of Love », huitième album studio sorti le 9 octobre, et il y murmure plus qu’il n’y rugit. Le gamin du New Jersey qui faisait trembler les arènes se rassoit à la table de la cuisine pour parler de la seule chose qui lui fait vraiment peur : l’amour qui s’use.

Le geste est radical. Après le mur du son des stades, Bruce démonte la machine. Le E Street Band, ce moteur V8 qui propulsait ses disques, passe au second plan. Springsteen enregistre l’essentiel des parties tout seul, boîtes à rythmes et synthés à l’appui, dans une ambiance de maquette d’auteur plus que de grand-messe rock. On entend respirer le bonhomme. C’est un album d’homme adulte, fait par un type de trente-sept ans qui regarde son alliance et se demande s’il y croit encore.

Le couple comme champ de mines

Car voilà le coeur du réacteur : « Tunnel of Love », c’est l’album du doute conjugal. En mai 1985, Bruce avait épousé l’actrice Julianne Phillips, peu de temps après l’avoir rencontrée. Mariage éclair, et fissures aussi rapides. Le disque entier transpire ce malaise : et si on se mentait ? Et si l’autre, et soi-même, n’étaient qu’un costume bien coupé ? Le titre même, le tunnel de l’amour, fête foraine et frisson, dit tout : on monte dans le wagonnet plein d’espoir, et on traverse le noir sans savoir ce qui attend à la sortie.

Le single phare, « Brilliant Disguise », est une petite bombe à retardement domestique. Numéro 5 aux États-Unis, c’est la chanson d’un homme qui ne sait plus si la femme qu’il aime, ou lui-même, porte un masque. Le clip, signé Meiert Avis, tourné en noir et blanc dans une cuisine modeste, plan-séquence sur un Bruce assis au bord de la chaise, mal à l’aise, face caméra. Pas de pyrotechnie, pas de Clarence Clemons au saxo : juste un type et sa parano sentimentale. Glaçant et magnifique.

Et puis il y a « One Step Up », le morceau qui fait grincer les dents quand on connaît la suite. Un homme qui se traîne, un couple qui recule (un pas en avant, deux pas en arrière), et cette confession d’un mec qui regarde déjà ailleurs. Numéro 13 dans les charts. Quand on apprend que Bruce s’est rapproché pendant cette période de sa choriste Patti Scialfa, entrée dans le E Street Band, la chanson prend des allures de testament. Le disque précède la réalité : la séparation d’avec Julianne Phillips éclatera au grand jour en 1988, divorce à la clé, et Bruce épousera Patti Scialfa en 1991. « Tunnel of Love », c’est donc un album de divorce écrit avant le divorce. Springsteen avait vu venir l’orage et l’avait mis en musique.

Tougher Than the Rest, ou le romantique blindé

Tout n’est pas que cendre et regrets, heureusement. « Tougher Than the Rest » est le grand moment de cuir et de tendresse de l’album : une déclaration d’amour de motard fatigué, du genre « je ne suis pas un prince charmant, mais je tiendrai plus longtemps que les autres ». C’est rugueux, c’est digne, c’est terriblement adulte. Là où le jeune Bruce promettait l’évasion sur l’autoroute (Thunder Road, Born to Run), le Bruce de 1987 propose quelque chose de plus dur à vendre : rester. Endurer. Réparer. Pas de fuite vers l’horizon, juste le courage du quotidien.

Quant au morceau-titre, « Tunnel of Love », c’est la pièce maîtresse, ironique et carnavalesque, où la fête foraine devient métaphore du couple : on rit, on a la trouille, on s’accroche dans le noir. Le clip, encore signé Meiert Avis, montre Bruce dans le décor d’Asbury Park, sa ville-totem, entre lumières de manège et images de saltimbanques. Le rock comme attraction foraine de l’intime : il fallait oser.

Le pari de la maturité, et il le gagne haut la main

On aurait pu croire que le public, biberonné aux hymnes de stade, allait bouder ce repli sur le foyer. Pas du tout. « Tunnel of Love » débarque directement numéro 1 aux États-Unis à l’automne 1987, aligne trois singles dans les charts (« Brilliant Disguise », le titre-phare et « One Step Up ») et récolte un accueil critique très solide. Les chroniqueurs saluent un Springsteen qui mue, qui troque le poing levé contre le scalpel introspectif. La tournée qui suit, le Tunnel of Love Express, prolongera ce climat plus théâtral, plus intime.

Avec le recul, c’est peut-être là le vrai coup de génie du Boss : avoir refusé la suite logique. Là où n’importe quel manager aurait hurlé « refais-nous un Born in the U.S.A. ! », Bruce a livré son disque le plus fragile, le plus nu, le plus honnête. Un album sur la peur de ne pas être à la hauteur de ses propres promesses amoureuses, écrit par le type le plus populaire d’Amérique au moment où tout lui souriait. C’est ça, la classe : transformer une crise de couple en chef-d’oeuvre pudique. « Tunnel of Love » n’a pas la gueule d’un blockbuster, et c’est précisément pour ça qu’il vieillit mieux que la plupart des mastodontes de l’époque. À redécouvrir toutes affaires cessantes, de préférence sur un beau vinyle qui craque.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Tunnel of Love