1987 Album

Bring the Family

par John HIATT

4,0
Sortie 1987
Artiste John HIATT
Genres blues · folk

1987 : le come-back du paria que personne n’attendait plus

Imaginez le tableau. John Hiatt, songwriter américain, plume respectée des connaisseurs mais inconnu du grand public, vient de toucher le fond. Bouteille vidée, ponts brûlés, label qui le largue comme une vieille chaussette. Le type a balancé tant de chaises par les fenêtres du music business qu’on ne lui passait même plus un coup de fil. Lui-même le résume sans fard : il se demandait s’il valait encore un clou. Et voilà que ce naufragé fraîchement sobre va pondre, en quatre jours chrono, l’un des plus grands disques roots rock de la décennie. Bienvenue dans la légende de « Bring the Family », la résurrection la plus classe de 1987.

Le contexte, mes amis, vaut tous les scénarios hollywoodiens. Hiatt sort tout juste de la cure. Plus une goutte. Et avec la sobriété revient l’envie d’écrire des chansons qui parlent de vrais trucs : la famille, la rédemption, la deuxième chance qu’on n’osait plus espérer. Pas de label américain pour y croire, sauf le petit Demon Records en Angleterre qui sort la cagnotte : à peine quelques dizaines de milliers de dollars. Une misère. De quoi se payer un studio quatre jours et un sandwich. Le reste, ce sera de la magie pure.

Le supergroupe accidentel : Cooder, Lowe, Keltner et le miracle d’Ocean Way

Voici le moment où l’histoire bascule du côté du mythe. Le producteur John Chelew pose à Hiatt LA question : si tu pouvais réunir ton groupe de rêve, ce serait qui ? Hiatt, sans trop y croire, lâche les noms : Ry Cooder à la guitare, Nick Lowe à la basse, Jim Keltner à la batterie. Le gratin absolu. Le genre de line-up qu’on griffonne sur une nappe en se disant que jamais, au grand jamais. Sauf que les trois larrons ont dit oui. Tous. À ce moment-là, vous le savez, le destin a choisi son camp.

Mesurez le calibre. Ry Cooder, le sorcier de la slide guitar, celui qui fait pleurer les cordes comme personne. Nick Lowe, le dandy pub-rock anglais, parolier malicieux et mélodiste hors pair. Jim Keltner, le batteur de session le plus demandé de la planète, le mec qui a tenu le tempo derrière les anciens Beatles. Réunissez ces trois-là dans une pièce et vous obtenez une machine de guerre groovy qui n’a besoin que d’un coup d’oeil pour décoller.

Et le budget riquiqui dans tout ça ? Il a forcé l’urgence, la prise live, le geste juste du premier coup. Pas de fioritures, pas d’overdubs à rallonge. Pour vous donner la mesure du dénuement : Hiatt et Nick Lowe partageaient une chambre de motel dans la San Fernando Valley. Deux légendes en devenir qui se disputent la télécommande dans un Holiday Inn de banlieue. Le dernier jour, Hiatt termine encore des chansons sur le pouce et supplie Cooder de rester pour un titre de plus. Cooder est resté. Tant mieux pour nous.

Onze chansons, zéro graisse : l’anatomie d’un classique

Attaquons le vif. « Memphis in the Meantime » ouvre le bal et donne le ton : un boogie nerveux, plein d’humour, où Hiatt rêve d’échapper à Nashville et à sa country trop sage pour aller se dégourdir les guêtres du côté de Memphis. La slide de Cooder mord, le groove de Lowe et Keltner roule comme une Cadillac sur l’autoroute. C’est joyeux, c’est libre, c’est le son d’un homme qui réapprend à respirer.

Et puis arrive le monument. « Have a Little Faith in Me ». La ballade au piano qui a fait le tour du monde et continue de le faire. Une déclaration d’amour et de foi, dépouillée jusqu’à l’os, d’une sincérité qui vous met les larmes au bord des yeux sans prévenir. AllMusic ne s’y est pas trompé en saluant « Bring the Family » comme l’un des sommets de la carrière de Hiatt, et cette chanson en est le coeur battant. Reprise par des dizaines d’artistes, de Joe Cocker à des cohortes de crooners, elle est devenue un standard moderne. La vérité, c’est que peu de songwriters signent une chanson pareille dans une vie entière. Hiatt l’a posée là, un mardi, dans un studio loué à crédit.

Le reste tient le rang sans faiblir. « Thank You Girl », remerciement bouleversant adressé à la femme qui l’a sorti du gouffre, parce que oui, derrière chaque rédemption il y a quelqu’un qui n’a pas lâché. « Lipstick Sunset » et ses couleurs crépusculaires, « Your Dad Did » qui regarde la paternité droit dans les yeux avec une tendresse rugueuse, « Thing Called Love » qui filera plus tard chez d’autres interprètes. Onze titres, aucun déchet, aucune chanson de remplissage. Du grand art de la concision.

L’album qui a relancé une carrière et baptisé une décennie

Le résultat ? Premier disque de Hiatt à entrer au Billboard 200, et un vrai bouche-à-oreille. Pour un type qu’on croyait fini, c’est carrément une renaissance. Mais l’impact dépasse les chiffres. « Bring the Family » a posé une pierre fondatrice de ce qu’on appellera bientôt l’americana : ce rock racine, organique, qui mélange country, blues, soul et folk sans complexe. Hiatt a montré la voie à toute une génération de songwriters qui en avaient marre du synthé clinquant des années 80.

Cerise sur le gâteau : le quatuor magique ne s’est pas quitté pour de bon. Cinq ans plus tard, en 1992, Cooder, Lowe, Keltner et Hiatt remettent le couvert sous le nom de Little Village, le temps d’un album. Preuve que l’alchimie d’Ocean Way n’était pas qu’un coup de chance, mais une vraie histoire d’amitié musicale.

Alors si vous ne connaissez pas ce disque, faites-vous une faveur. « Bring the Family », c’est la démonstration que les meilleures choses naissent souvent dans l’urgence, le dénuement et la sincérité retrouvée. Quatre jours, un budget de bric et de broc, quatre musiciens au sommet et un homme qui avait tout perdu sauf le talent. La classe absolue. Ayez un peu de foi, et appuyez sur play.

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