1988 Album

Copperhead Road

par Steve EARLE

4,0
Sortie 1988

Le hillbilly rebelle qui a branche la country sur du 220 volts

Il y a des disques qui sentent la poudre, la sueur et l’essence. « Copperhead Road », troisieme album de Steve Earle paru en 1988, en fait partie. Le Texan a la gueule cassee y opere une fusion explosive : la country des collines, le rock le plus brut, et meme des bagpipes celtiques. Le resultat est un brulot, un disque de hors-la-loi, l’acte de naissance officieux de ce qu’on appellera plus tard l’alt-country. Earle ne demande pas la permission, il defonce la porte.

A l’epoque, Nashville ne savait plus quoi faire de ce type. Trop rock pour la country, trop country pour le rock, trop rebelle pour les deux. Earle s’en fichait royalement. Il venait des bas-fonds, il avait la dope dans le sang et la revolte au coeur, et il avait decide de raconter l’Amerique des oublies, des paumes, des veterans et des contrebandiers. « Copperhead Road » est son grand oeuvre, le moment ou tout converge.

Copperhead Road : la ballade d’un vrai mauvais garcon

Le morceau-titre est une tuerie. Ca commence par une cornemuse fantomatique, puis la mandoline electrique deboule, et voila qu’Earle raconte la saga d’une famille de bouilleurs de cru du Tennessee. Le grand-pere distillait l’alcool clandestin, le pere finissait la course-poursuite avec les flics, et le fils, lui, revient du Vietnam pour se lancer dans la culture de cannabis sur les terres familiales. Trois generations de hors-la-loi, condensees en quelques minutes de rock tellurique.

Cette chanson est devenue un hymne, un classique des bars du monde entier, le genre de titre qui fait lever les poings et taper du pied. Mais derriere l’energie communicative se cache un vrai recit, une fresque sociale sur l’Amerique rurale et ses laisses-pour-compte. Earle, c’est ca : un raconteur d’histoires hors pair, un Steinbeck a guitare electrique, qui donne une voix a ceux qu’on n’entend jamais.

Le Vietnam, la rage et la tendresse

Le disque regorge d’autres pepites. « Johnny Come Lately », enregistre avec les Pogues, marie le folk irlandais et la country dans un melange detonant, racontant le sort des soldats americains. « The Devil’s Right Hand » est une parabole sur les armes a feu, leur attrait et leur malediction. « Even When I’m Blue » devoile une tendresse inattendue. Earle passe de la fureur a la fragilite avec une aisance qui laisse pantois.

Car c’est bien ce qui rend ce disque si grand : sa capacite a etre brutal et tendre a la fois, politique et intime, rageur et melancolique. Earle n’est pas qu’un cogneur. Sous la carapace de dur a cuire, il y a un coeur enorme, une empathie profonde pour les perdants magnifiques qui peuplent ses chansons. Le mec a vecu, il a souffert, et ca s’entend dans chaque syllabe.

Le disque qui a ouvert une autoroute

Sans « Copperhead Road », une bonne partie de la musique americaine independante des annees 90 et 2000 n’existerait pas sous la meme forme. Earle a montre la voie a tous ceux qui voulaient melanger les racines country et l’energie du rock sans se soumettre aux diktats de Nashville. De Wilco a Drive-By Truckers, l’ombre de ce disque plane partout.

Steve Earle paierait cher ses demons dans les annees qui suivirent, sombrant dans l’addiction avant de renaitre. Mais « Copperhead Road » reste son sommet de jeunesse, le moment ou un type en colere a craché sa vision de l’Amerique avec une force et une justesse rares. Un disque de bitume et de whisky, de boue et de poudre, qui n’a rien perdu de sa charge explosive. Branchez-le fort, et accrochez-vous.

Un raconteur d’Amerique entre Springsteen et Hank Williams

Ce qui place Steve Earle a part, c’est sa stature de chroniqueur. La ou d’autres se contentent de chansons d’amour, lui dresse le portrait d’une Amerique entiere, celle des marges et des oublies, des veterans abimes et des petites gens qui trinquent. Sur « Copperhead Road », il marche dans les pas des grands conteurs, quelque part entre la fresque sociale de Bruce Springsteen et la verite crue de Hank Williams, tout en y ajoutant sa propre dose de fureur et de mauvaises frequentations. Ses personnages ne sont jamais des abstractions : ce sont des hommes et des femmes de chair, avec leurs combines, leurs blessures et leur dignite.

L’audace musicale du disque mérite aussi qu’on s’y arrete. En melant la cornemuse celtique, la mandoline electrique et le rock le plus charpente, Earle a invente un son qui n’appartenait qu’a lui. Cette fusion improbable des racines irlandaises et de la country americaine racontait au fond l’histoire meme du peuplement des Appalaches, ces montagnes ou les immigrants du vieux continent avaient apporte leurs ballades et leurs instruments. « Copperhead Road » est donc plus qu’un simple disque de rock teigneux : c’est une plongee dans l’inconscient d’un pays, une cartographie de ses racines et de ses violences. Voila pourquoi, des decennies plus tard, ces chansons cognent toujours aussi fort et continuent de faire trembler les murs des bars d’un bout a l’autre du monde.

— Discographie —

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