1987 Album

The Joshua Tree

par U2

4,0
Sortie 1987
Artiste U2

1987 : quatre Irlandais plantent un arbre dans le désert et font trembler la planète

Imaginez la scène. Décembre 1986, quelque part entre Zabriskie Point et le bord de la Vallée de la Mort, une bagnole de location avale la route. Dedans, quatre Dublinois et un photographe néerlandais maboul nommé Anton Corbijn. Soudain, au milieu de nulle part, un arbre. Tout seul. Tordu. Magnifique de solitude. On s’arrête, vingt minutes de pose dans le froid glacial du Mojave, et hop : la plus grande pochette de rock des années 80 est dans la boîte. Le lendemain matin, Bono lâche le titre : ce sera « The Joshua Tree ». Voilà comment naissent les chefs-d’oeuvre, mes amis : pas dans un comité marketing, mais sur un bas-côté poussiéreux, en claquant des dents.

Précision pour les puristes qui voudraient aller faire leur pèlerinage : l’arbre de la pochette ne se trouve PAS dans le Joshua Tree National Park. Il poussait à des centaines de kilomètres de là, du côté de la Vallée de la Mort. Cherchez pas, il est mort en 2000. Une légende ne survit jamais à sa propre statue.

Eno et Lanois : les deux sorciers qui ont sculpté le grand large

Sorti le 9 mars 1987 chez Island, ce cinquième album est cornaqué par le duo le plus chic du studio mondial : Brian Eno et Daniel Lanois. Eno, c’est le cerveau ambient, le type qui transforme une console en cathédrale. Lanois, c’est l’oreille chaude, le faiseur de textures. Ensemble, ils prennent un groupe de post-punk irlandais nerveux et lui offrent l’espace, l’horizon, le ciel immense. Écoutez l’intro de « Where the Streets Have No Name » : cet orgue qui monte, qui monte, puis cette guitare qui déboule comme une cavalerie. C’est The Edge, évidemment.

Car parlons-en, de The Edge. Pas le shredder le plus rapide de l’Ouest, non. Mais le maître absolu du delay, de l’écho, du carillon. Sa guitare ne joue pas des notes, elle dessine des paysages. Branchez son ampli sur une pédale d’écho et vous avez le son d’une décennie entière. Derrière, la machine tourne au cordeau : Adam Clayton et sa basse ronde et patiente, et Larry Mullen Jr., le batteur fondateur (souvenez-vous : tout a commencé sur SON annonce punaisée au lycée) qui tient la baraque avec une sobriété de métronome militaire.

Trois singles d’ouverture, trois uppercuts

Là, accrochez-vous, parce que peu d’albums osent un tel braquage en ouverture. Plage 1 : « Where the Streets Have No Name », ascension céleste filmée plus tard sur un toit de Los Angeles, façon Beatles version 1969, jusqu’à ce que les flics débarquent. Plage 2 : « I Still Haven’t Found What I’m Looking For », numéro 1 aux États-Unis, un gospel blanc qui sue la foi et le doute. Bono lui-même la décrit comme « a gospel song with a restless spirit ». Plage 3 : « With or Without You », numéro 1 lui aussi, cette montée hypnotique où Bono finit par hurler sa déchirure intime pendant que la guitare infinie de The Edge plane au-dessus comme un drone d’ange.

Trois titres. Trois monuments. Le reste des groupes mettent une carrière à en pondre un seul. Eux les empilent sur la face A comme on aligne des dominos. Et ça, mesdames messieurs, c’est de l’arrogance de génie.

L’Amérique, ce grand mirage : amour fou et gueule de bois

Le vrai sujet de cet album, c’est l’Amérique. Pas le drapeau, pas Disneyland : le mythe. Quatre gamins d’Irlande biberonnés au gospel, au blues, à Dylan et au cinéma, qui débarquent au pays du rêve et découvrent les deux faces de la pièce. Le grand espace ET la misère. La liberté ET le Salvador de Reagan. Bono voulait justement opposer ces « deux Amériques » : le paysage du désert d’un côté, la civilisation de l’autre. C’est toute la tension de la galette : on est ébloui et on est trahi, on court vers quelque chose qu’on ne trouvera jamais.

Bono résumera ça à Rolling Stone par une formule qui claque comme un coup de fouet : « The music that really turns me on is either running toward God or away from God. » Voilà. Tout « The Joshua Tree » tient dans cette phrase : une cavale spirituelle en plein désert, le pied au plancher, sans savoir si on fuit ou si on cherche.

Le sacre : un Grammy, vingt-cinq millions de copies, et la planète aux pieds

Le résultat ? Un raz-de-marée. Disque le plus vite vendu de l’histoire britannique à sa sortie (des centaines de milliers d’exemplaires en quelques jours). Numéro 1 aux États-Unis pendant des semaines. Et surtout, le Graal : le Grammy de l’Album de l’année 1988, plus celui de la meilleure performance rock par un groupe. Au compteur final, autour de 25 millions d’exemplaires écoulés dans le monde. Du jamais vu pour des Irlandais qui jouaient encore dans des salles confidentielles quelques années plus tôt.

Avec ce disque, U2 ne devient pas un grand groupe. U2 devient LE groupe. Le groupe planétaire, celui des stades, des couvertures de Time, de la rock-star humanitaire à lunettes teintées. On peut trouver Bono agaçant, lui reprocher son côté donneur de leçons, sa grandiloquence de prêcheur en mocassins. Soit. Mais quand l’orgue de « Where the Streets Have No Name » se met en marche, même le plus blasé des critiques sent ses poils se hérisser. C’est ça, un classique : ça vous prend par le col, que vous le vouliez ou non. Vingt-cinq millions de personnes ne peuvent pas toutes avoir tort. Posez l’aiguille, fermez les yeux, et roulez vers le désert.

La note des passionnés

4,0 /5

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