Sting largue The Police et part chasser le soleil de Shakespeare
Souvenez-vous : en 1986, The Police, le plus grand groupe du monde, explose en plein vol. Sting, le blond bassiste au regard de glace, claque la porte et s’en va jouer du jazz avec des pointures de Manhattan. Premier album solo en 1985, « The Dream of the Blue Turtles », et déjà tout le monde renifle l’entourloupe : le rockeur qui se croit Miles Davis, le prof de gym devenu intello. On ricane. Puis débarque, le 16 octobre 1987, ce deuxième round intitulé « …Nothing Like the Sun », et là, mes agneaux, il faut ranger les ricanements au placard. Parce que ce double album (oui, double, le bonhomme ne fait pas dans la demi-mesure) est une bombe. Une vraie. De celles qui changent le statut d’un type : Sting n’est plus l’ex de quelque chose, c’est désormais un monsieur qui signe des chansons pour l’éternité.
Le titre, déjà, en jette. Il sort tout droit du Sonnet 130 de Shakespeare, ce vers magnifique : « My mistress’ eyes are nothing like the sun ». Traduisez : les yeux de ma maîtresse n’ont rien du soleil. Le Barde y dézinguait la poésie amoureuse à paillettes pour célébrer une femme en chair et en os, pas une déesse de plâtre. Sting, ancien instituteur, n’a pas oublié ses humanités, et il pose là tout son programme : ce disque parlera des femmes, des vraies.
Un deuil dans les veines, des femmes plein les chansons
Car derrière les arrangements léchés se cache une plaie béante. Pendant l’écriture de l’album, Audrey, la mère de Sting, agonise d’un cancer. Elle s’éteint en 1987. Le fiston compose et enregistre dans ce brouillard de chagrin, et l’album lui est dédié, à elle et à toutes celles qui l’aimaient. Sting avait même songé à l’appeler « In Praise of Women », en l’honneur des femmes. On tient là le fil rouge : mères et filles, épouses et maîtresses, soeurs et disparues. Le deuil comme moteur, voilà qui donne à l’ensemble une gravité que The Police, tout reggae blanc et tubes imparables, n’avait jamais touchée du doigt.
Le casting de rêve : du jazz dans le rock, du muscle dans le velours
Et puis il y a les musiciens. Mazette, le carnet d’adresses. Sting trimballe sa garde rapprochée jazz, héritée des Blue Turtles : Branford Marsalis, saxophoniste de génie qui souffle comme un dieu, et Kenny Kirkland, magicien des claviers dont chaque accord vaut une leçon. Ajoutez le guitariste Hiram Bullock, funky en diable, et le batteur Manu Katché. Et comme si ça ne suffisait pas, le seigneur Sting convoque ses copains stars en guests : Eric Clapton vient poser ses doigts bénis sur une corde, Mark Knopfler (Dire Straits, excusez du peu) débarque avec son toucher de soie, et Andy Summers, l’ancien complice de The Police, rapplique aussi. Autant dire que ça joue. Le grand écart entre le rock et le jazz, entre la pop FM et la salle enfumée, Sting le réussit ici avec une arrogance tranquille qui force le respect.
Le truc magique, c’est que toute cette virtuosité ne tourne jamais à l’étalage de muscle. Les solos respirent, les arrangements caressent. C’est sophistiqué sans être chiant, savant sans être pédant. Un exploit.
Quatre singles, quatre coups de maître (et une commande de bière)
Commençons par le mouton noir, parce qu’il faut être honnête : « We’ll Be Together », le premier single, le plus dansant, le plus radiophonique, Sting l’a torché à l’origine pour une pub de bière japonaise qui exigeait le mot « together ». Le cynisme assumé, on adore. Ça cartonne, forcément.
Mais le sommet de l’album, le titre que la planète entière fredonne encore, c’est « Englishman in New York ». Portrait tendre et drolatique de Quentin Crisp, écrivain anglais excentrique et ouvertement homosexuel, exilé à New York, que Sting avait pris en amitié. Le saxo de Marsalis y ronronne, le swing y est irrésistible, et le refrain, hymne de tous les marginaux fiers de l’être, est devenu immortel. Du grand art.
Vient ensuite le Sting militant, et il ne plaisante pas. « Fragile », ballade acoustique bouleversante, est écrite en hommage à Ben Linder, jeune ingénieur américain abattu par les Contras au Nicaragua en 1987. Et « They Dance Alone (Cueca Solo) » évoque les mères chiliennes qui, sous la dictature de Pinochet, dansaient seules la cueca, danse nationale, en serrant la photo d’un fils ou d’un mari disparu. Frissons garantis. Voilà le rock engagé tel qu’on l’aime : sans pancarte ni leçon de morale, juste l’émotion qui cogne droit au coeur.
Le résultat ? Un triomphe mondial. L’album s’écoule par millions, escalade les charts des deux côtés de l’Atlantique, et installe définitivement Sting au rang de superstar adulte, de songwriter majeur, de bonhomme qu’on ne peut plus prendre de haut. La revanche est totale.
Près de quarante ans plus tard, « …Nothing Like the Sun » tient toujours debout, fier et droit. C’est le disque où un ex-flic blond de Newcastle a prouvé qu’il pouvait digérer son chagrin, convoquer Shakespeare, embaucher la crème du jazz et signer des tubes universels, le tout sans se vautrer dans la prétention. Pas mal pour un type que tout le monde voyait sombrer après The Police. Le soleil, finalement, c’était lui.
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